29 (2007)
L’envers de la politique : les « verbal gaffes »
Abstract
“Verbal gaffes” can be defined as violations of the rules and norms of politics. Using Bourdieu’s theory of the political field, this article proposes a typology of verbal gaffes. It identifies three kinds of violations: firstly, the gaffe made by a political aspirant, which will lead to widespread condemnation, the heresy of the outsider who seeks to represent groups who feel marginalized. Secondly, the verbal provocation of the political leader who either stigmatizes groups of people or challenges accepted values. The third category enables political leaders to respond to popular disenchantment not by extending democratic and social rights but rather by pandering to the people’s prejudices and singling out scapegoats.
Table des matières
Les gaffes des hommes et des femmes politiques américains ou français nous font rire et/ou nous scandalisent. Elles font le bonheur des humoristes, des satiristes et même de certains éditeurs : en ce qui concerne les présidents américains, on pense aux nombreux recueils de Bushisms1. Leurs conséquences varient : alors que les « verbal gaffes » répétées de l’actuel président des États-Unis ne l’ont jamais vraiment desservi, il a suffi d’un hommage déplacé du Républicain Trent Lott au vieux Sud ségrégationniste pour briser sa carrière de dirigeant du groupe républicain au Sénat. S’il arrive qu’elles nous scandalisent, comme ce fut le cas lorsque Reagan annonça à l’antenne le déclenchement d’une attaque nucléaire, c’est qu’elles dessinent, en creux, ce qu’on pourrait appeler l’envers de la politique : par-delà leur caractère anecdotique et plaisant, elles laissent entrevoir les règles qui régissent ce champ. Les violations de ces règles par des acteurs politiques sont autant de stratégies qui témoignent de l’évolution du discours politique. Je propose donc d’esquisser une théorie des gaffes comme envers de la politique et de l’illustrer à partir d’exemples tirés de l’histoire récente de la France et des États-Unis. Le phénomène des écarts de langage peut prendre des formes très variées en fonction de la position plus ou moins dominante du « gaffeur » à l’intérieur ou à l’extérieur du champ politique. Parce qu’elle permet d’entrevoir les règles qui régissent le microcosme politique, l’étude de ces écarts de langage peut s’inspirer d’une sociologie du champ politique dans une perspective héritée de la théorie de Pierre Bourdieu : c’est la voie explorée par le politiste Christian le Bart, qui fait des gaffes l’exception qui confirme la règle du monde politique, dont la violation entraîne des sanctions. Le rôle de gendarme est assuré à la fois par le monde de la politique et par celui des médias. Mais au-delà des permanences des institutions et du discours que cette approche rappelle, l’évolution récente de nos démocraties et l’apparition de stratégies populistes au coeur même du système conduit à repérer une autre fonction des gaffes, qui sont parfois utilisées pour le faire évoluer en le bousculant. Des acteurs politiques de premier plan transgressent volontairement un certain nombre de règles dans un contexte de crise de la représentation. Enfin, la coexistence de contraintes structurelles fortes et de leur subversion populiste par les élites au pouvoir conduit à proposer une typologie des gaffes afin de mieux situer les transgressions dont les dominants sont maintenant coutumiers des deux côtés de l’Atlantique : aux gaffes des prétendants et aux hérésies des tribuns, ils préfèrent la posture du rebelle officiel avec son cortège de provocations verbales.
Les gaffes politiques sont des écarts de langage par rapport à une norme, au nomos du champ politique. D’après Bourdieu, le champ est un « microcosme autonome à l’intérieur du macrocosme social ». L’entrée en politique, comme l’entrée en religion, implique une conversion aux règles du champ, « la sanction en cas de transgression étant l’échec ou l’exclusion » et l’indice de cette exclusion étant « le scandale »2. Dans ce cadre théorique, Christian Le Bart propose une analyse sociologique qui fait des gaffes politiques des écarts de langage passibles de sanctions. La « séquence gaffe-levée de boucliers-autocritique » confirme et renforce l’autonomie du champ politique3. Cette analyse considère le discours politique comme « un genre au sens fort du terme, qui contraint ceux qui sont socialement habilités à parler politique »4 et qui se traduit par une grande stabilité du discours, marqué par la présence de nombreux invariants. La théorie des champs permet de comprendre « les conditions sociales de production de ces invariants » et conduit à identifier deux croyances qui renvoient à l’autonomie du champ : « la légitimité des élus du suffrage universel et leur capacité à agir sur le monde social ». La transgression de ces croyances, qui sont constitutives du champ politique revient à commettre une gaffe qui entraîne la marginalisation ou l’exclusion du contrevenant. Le champ est lui-même hiérarchisé et ses contraintes s’imposent de manière plus forte aux dominants alors que les entrants ou les marginaux sont plus libres de jouer avec la règle afin de contester la position des dominants ou de s’attirer les faveurs du public contre le système.
Afin d’illustrer ce modèle, Le Bart propose deux exemples. Le premier porte sur la mise en cause de l’efficacité des hommes politiques. Il s’agit de la déclaration de Lionel Jospin qui affirma qu’on ne pouvait pas tout attendre de l’État suite à l’annonce de centaines de licenciements chez Michelin en 1999. Le second illustre la mise en cause de la légitimité du personnel politique lorsque Noël Mamère, député vert, s’en prit à la responsabilité personnelle du Chef de l’État dans les scandales liés à la Mairie de Paris. Dans les deux cas, les croyances constitutives du champ politiques sont contestées, d’où une levée de boucliers unanime. Le cas de Noël Mamère rappelle de surcroît la structuration interne du champ politique qui se traduit par la liberté supplémentaire que peut prendre un acteur relativement mineur : Mamère cultive sa marginalité et cherche à jouer l’opinion publique contre le système. La sanction est prononcée par les autres acteurs politiques et par les médias, qui jouent un rôle de plus en plus important en la matière. Comme l’indique Le Bart, « la labellisation d’un énoncé comme gaffe est le fruit d’une lutte symbolique riche d’enjeux »5. Elle contribuera à légitimer ou à condamner ce qui deviendra un coup politique ou une gaffe. Inversement, la condamnation du champ politico-médiatique est parfois ouvertement recherchée par les acteurs marginaux qui jouent l’opinion contre le système : dans le contexte français on pense aux provocations répétées de Le Pen. Ajoutons pour compléter que la politique américaine contemporaine peut fournir des exemples conformes à ce schéma. Prenons le cas du dirigeant républicain du Sénat (majority leader) Trent Lott, qui approuva la défense de la ségrégation que Thurmond avait incarnée lors de l’élection présidentielle de 1948. A l’occasion de l’anniversaire du vieux sénateur de Caroline du Sud le 5 décembre 2002, il avait déclaré : "When Strom Thurmond ran for president, we voted for him. We’re proud of it. And if the rest of the country had followed our lead, we wouldn’t have had all these problems over the years, either". Ses propos avaient provoqué un scandale tel, jusqu’au sein du Parti républicain, que Lott fut obligé de démissionner quelques jours plus tard après avoir été abandonné de tous, y compris du président Bush. Ce qui était en cause, c’était le respect des valeurs fondamentales de la démocratie américaine, qui est devenue antiraciste et multiculturelle depuis les années 1960. De plus, la position éminente de Lott rendait sa gaffe encore plus inacceptable. On voit donc la force du modèle proposé par Christian le Bart, que le tableau suivant résume :
Champ | Règles/nomos | Transgression | Juge/arbitre | Stratégies | |
Gaffes = péchés ; scandale | Renforce l’autonomie et la fermeture du champ | Légitimité et efficacité de la politique Valeurs démocratiques fondamentales | Jospin (efficacité) Mamère (légitimité) Trent Lott (démocratie ; antiracisme) | Politiques Médias : les prêtres/gardiens du système (routinisation) | Différenciation (entrants) ; conformisme (dominants) |
Notons toutefois que ce ne sont pas forcément les valeurs constitutives du champ comme microcosme relativement autonome qui sont en cause mais aussi, d’une manière plus générale, les valeurs démocratiques fondamentales que la nation partage à un moment donné de son histoire : de ce point de vue, l’exemple de Trent Lott confirme le modèle de Le Bart mais nous incite également à réfléchir aux règles non pas sociologiques mais proprement politiques du champ et, ce faisant, nous force à historiciser notre analyse et à nous poser la question de l’évolution de ces valeurs, de la structure du champ et des stratégies des acteurs.
La force de l’approche de Le Bart est peut-être aussi sa faiblesse : en se concentrant sur les caractéristiques sociologiques du champ, c’est-à-dire sur les conditions qui rendent possible son autonomie, Le Bart finit par privilégier la stabilité du champ et les invariants du discours au détriment des stratégies des acteurs et de l’histoire. Ainsi, il conclut son article en distinguant deux approches, « la première qui repèrera les stratégies par-delà les invariants » tandis que la seconde « s’intéressera aux invariants au-delà des stratégies ». Choisissant la seconde option, il ajoute que la « stabilité » du discours politique est « remarquable ». Il affirme même que « à la différence du champ artistique, qui valorise si fortement les stratégies de distinction qu’il se trouve toujours une avant-garde pour subvertir les canons du genre, et donc pour le faire évoluer, le champ politique se caractérise par une relative immobilité »6. On pourrait opposer à cette vision par trop sociologisante les analyses de Pierre Bourdieu, qui prend soin de distinguer les différents types de champ selon leur degré d’autonomie et de ménager une place plus grande aux stratégies des acteurs et à l’histoire, comme en témoigne le contraste qu’il établit entre les champs fermés qui « tournent dans le vide », selon une logique purement interne, par exemple les champs mathématique ou artistique, et le champ politique, comme le champ religieux, « qui ne peut aller jusqu’à ces extrémités » car « ceux qui sont engagés dans ce jeu ne peuvent jouer entre eux sans faire référence à ceux au nom desquels ils s’expriment et devant qui ils doivent, périodiquement, rendre des comptes plus ou moins fictivement ».7 Ce qui manque dans l’approche de Le Bart, c’est la prise en compte de la fermeture somme toute partielle du champ politique, qui oblige à relativiser le caractère invariant et immobile du champ et du discours qu’il produit. C’est donc aux gaffes liées aux stratégies de subversion populiste du champ politique par le langage qu’il faut maintenant s’intéresser.
Pour illustrer ce second type de gaffe, commençons par analyser deux exemples récents. Lors de la cérémonie de remise des diplômes à l’université Yale en 2001, le président George W. Bush prononça un discours qui parvint à retourner un auditoire hostile d’intellectuels et d’étudiants libéraux8. Ce discours était une véritable provocation, un éloge paradoxal à la manière des sophistes qui exaltait la paresse devant les universitaires de la prestigieuse université Yale en rappelant avec force détails la médiocrité de l’étudiant Bush, sa propension à ronfler en bibliothèque et sa maîtrise douteuse de l’anglais : « my critics don’t realize I don’t make verbal gaffes. I’m speaking in the perfect forms and rhythms of ancient haiku ». Dans ce cas, l’anti-intellectualisme justifie les « verbal gaffes ». Loin de nuire à la crédibilité du président, elles font de lui un homme du peuple éloigné des élites libérales. Elles deviennent un élément important de la stratégie populiste d’un Républicain conservateur qui cherche à nouer une alliance entre les élites financières et le peuple contre les intellectuels libéraux de Yale et de la côte est. Bush rappelle implicitement le primat de l’argent et des relations sur la méritocratie et se moque des intellectuels de Yale en mettant les rieurs, c’est-à-dire le public étudiant et les téléspectateurs, de son côté. En France, les « gaffes » calculées du ministre de l’éducation nationale Claude Allègre ressortissent à une logique similaire. La transgression vient du sommet et non de la base, elle relève de la provocation calculée et elle ne fait pas l’objet de sanction, le ministre pariant sur le soutien de l’opinion publique face aux fonctionnaires dont les « privilèges » sont dénoncés en des termes à la fois crus et mensongers. Les gaffes à répétition du ministre prennent la forme d’un parler-vrai populiste qui ose briser les tabous de l’éducation nationale. On peut également résumer les points communs de ce second type de gaffe au moyen d’un tableau :
Champ | Règles/nomos | Transgression | Juge/arbitre | Stratégies | |
Gaffes = hérésie ; levée des tabous ; parler-vrai | Champ en crise, en transformation Crise de la représentation | Hiérarchie du champ Système politique Valeurs politiques | Bush 2001 (anti intellectualisme) Bayrou (système) Allègre (enseignants ; fonctionnaires) | Politiques Médias Le peuple | Subversion (dominants) |
Au lieu d’être un écart sanctionné par les politiques et les journalistes, la gaffe fait de son auteur un homme proche du peuple et peut donc être utilisé dans le cadre d’une stratégie visant à faire évoluer le champ. Cette évolution porte soit sur sa hiérarchie interne, soit sur les valeurs qu’il véhicule. Le discours de Bush à Yale fournit un exemple de restructuration du champ. L’anti-intellectualisme du président vise à discréditer les dominants-dominés (les intellectuels libéraux) qui soutenaient traditionnellement le Parti démocrate et à créer un lien privilégié entre dominants et dominés, entre le capital économique et le peuple relativement dépourvu de capital culturel. Les saillies de Claude Allègre contribuent à faire évoluer les valeurs du monde politique : il s’agit de discréditer les fonctionnaires et l’État-providence afin de préparer le terrain aux « réformes » libérales. Dans les deux cas, la gaffe de l’homme politique établit un lien de connivence avec les profanes, c’est-à-dire le public : en abandonnant la langue de bois typique des professionnels de la politique, le « parler-vrai » d’un homme qui s’exprime « comme tout le monde » est semblable au message du prophète qui « déroutinise le message de la prêtrise » : comme le rappelle Pierre Bourdieu, les outils de la sociologie weberienne sont transposables dans la mesure où le champ politique ressemble au champ religieux. Dans les deux cas, l’autonomie et la fermeture sont relatives car le champ « reste soumis au verdict des laïcs »9. Le second type de gaffes privilégie le rapport direct aux profanes afin de faire évoluer la structure du champ ou ses valeurs fondamentales. Elles sont consubstantielles de ce populisme paradoxal des élites politiques.
Mais peut-on encore parler de gaffes pour désigner de tels écarts par rapport aux normes en vigueur dans le champ politique ? Christian Le Bart choisit de limiter l’emploi de ce terme aux déclarations qui déclenchent l’indignation de l’ensemble du champ politique et préfère le terme d’hérésie pour désigner « le discours tenu de l’extérieur et qui transgresse radicalement les croyances fondatrices du champ », selon la formule de Pierre Bourdieu10. Ce distinguo s’avère doublement problématique. Dans le cas du populisme des élites, certaines des croyances fondatrices du champ sont remises en cause de l’intérieur même du champ et non de l’extérieur. De surcroît, le critère d’unanimité mis en avant par Le Bart pêche par irénisme. Les termes de « gaffe », de « parler vrai », de « langue de bois », d’« hérésie » sont l’enjeu de luttes symboliques qu’arbitrent les politiques et les journalistes : la définition restrictive de Le Bart est difficilement compatible avec le rôle d’arbitre qu’il attribue à juste titre aux acteurs politiques et médiatiques11. Ainsi, les déclarations de Ségolène Royal sur l’encadrement militaire des jeunes délinquants seront tantôt qualifiées de gaffes démontrant son ignorance des règles du champ politique et son incompétence, tantôt applaudies comme exemples de parler vrai « hérétique » remettant en cause les certitudes de son propre parti sur les questions d’ordre et de sécurité. On voit qu’en réalité les gaffes unanimement dénoncées ne sont qu’un cas limite qui recouvre une petite partie des énoncés violant les règles du champ politique.
S’il paraît donc illégitime de restreindre les gaffes aux violations unanimement dénoncées des règles fondatrices du jeu politique, l’utilisation du terme pour désigner tous les écarts de langage par rapport au nomos du champ conduit à se demander ce qui relie le faux pas sanctionné qui marginalise son auteur et renforce les règles et la provocation verbale réussie qui contribue à faire évoluer le système. Est-on en présence de deux phénomènes radicalement différents ou existe-t-il une logique sous-jacente qui permette de rendre compte des divers types de gaffes ?
Remarquons pour commencer que les provocations verbales de George W. Bush ou de Claude Allègre violent certaines règles du champ mais pas toutes. De ce point de vue, le contraste entre le discours prononcé à Yale par Bush et les déclarations de Trent Lott à propos de Strom Thurmond est éclairant. En brocardant les intellectuels de Yale et en se vantant d’avoir été un étudiant médiocre qui maîtrisait mal l’anglais au point de faire continuellement des gaffes, Bush viole la règle qui veut que les gouvernants respectent le savoir et la culture qui légitiment leur compétence. Mais cette transgression s’inscrit dans la logique du populisme conservateur des Républicains américains. Au contraire, l’éloge de Strom Thurmond et de la ségrégation auquel s’est livré Trent Lott viole une des valeurs fondamentales de la démocratie américaine contemporaine : le multiculturalisme, qui implique le respect de la diversité et le rejet de la discrimination raciale. Pourtant, dans les deux cas, on est en présence d’hommes politiques républicains dans l’Amérique d’aujourd’hui. Tout se passe comme si on assistait simultanément à un renforcement de la censure exercée par le champ et à une généralisation des violations. La gaffe de Trent Lott démontre la persistance des règles du champ politique décrites par Christian Le Bart, confirmant la thèse de l’autonomie croissante du champ ; les provocations de George W. Bush révèlent une utilisation stratégique du langage afin de faire évoluer les valeurs du champ. La coexistence des deux types de gaffe rappelle le lien qui existe entre la spécialisation d’un champ politique de plus en plus fermé sur lui-même et les stratégies populistes visant à renouer un lien avec le peuple que la fermeture du champ exclut du débat politique. C’est précisément en raison de la fermeture croissante d’un champ politique de plus en plus professionnalisé que la crise de la représentation s’accroît et que la dénonciation populiste du système devient un impératif inscrit au cœur même de ce système et non plus seulement à la marge.
On est donc en présence d’une transgression des règles du langage politique qui se distingue non seulement des gaffes mais également des hérésies. Comparons les trois types d’écart verbal sous forme de tableau :
Gaffe | Hérésie | Provocation | |
Position par rapport au champ et/ou dans le champ | De l’intérieur (position plus ou moins élevée) | De l’extérieur (extériorité totale ou relative) | De l’intérieur (position élevée) |
But | Se différencier | Construire un groupe ou une contre-société en contestant le système | Faire évoluer le champ |
Résultat | Plutôt négatif Sanction Renforcement des règles du champ | Ambivalent Diabolisation à l’intérieur du champ ; Renforcement du groupe | Plutôt positif Sauveur du système Sauveur du peuple contre le système |
Type de stratégie | Lutte de classement Positionnement | Construction d’un groupe/ d’une contre-société | Clivage Wedge issues Stigmatisation |
Figures du gaffeur | Prétendant | Tribun | Rebelle officiel |
Chacune des colonnes correspond à un idéal-type. Cette typologie a pour avantage de faire apparaître le rôle structurant du champ politique : les deux facteurs pertinents retenus ici sont la position plus ou moins dominante à l’intérieur du champ et l’appartenance ou non au champ. La provocation de George Bush à Yale se distingue donc de la gaffe de Trent Lott, mais aussi de l’hérésie des tribuns qui sont en position d’extériorité relative par rapport au champ politique. Je laisse volontairement de côté l’hérésie de celui qui, tel Coluche en 1981, est radicalement extérieur au microcosme et dont l’intervention met en cause le monopole de l’exercice légitime de la politique12. Le rebelle officiel reprend au tribun la stratégie de provocation verbale et de dénonciation du système politique et de ses élites politico-médiatiques. Mais le fait que cette stratégie provienne du cœur même du champ politique la rend profondément ambivalente : il s’agit de dénoncer le système pour mieux le sauver, en rétablissant un lien avec le peuple que la fermeture croissante du champ a tendance à distendre. Le tribun se démarque du consensus politique par ses déclarations afin d’affirmer l’identité du groupe qu’il prétend représenter. Ainsi les spécialistes parlaient de la fonction tribunitienne du Parti communiste d’autrefois13, qui était à la fois intégré et marginalisé, d’où un mélange de « langue de bois », typique d’une institution qui fonctionnait comme une contre-société avec ses règles et son jargon propre, et de provocations verbales : rappelons-nous des prestations télévisées de Georges Marchais. Dans le cas de l’extrême droite populiste, qu’il s’agisse de Jean-Marie Le Pen en France ou de George Wallace dans l’Amérique de la fin des années soixante, la transgression raciste, voire négationniste, des règles du discours politique distingue et isole l’électorat ciblé. La répétition des gaffes négationnistes de Le Pen a, outre sa fonction idéologique évidente, pour but de préserver l’unité du Parti en diabolisant les cadres, ce qui les empêche de s’allier à la droite « classique ». Au contraire les provocations verbales du rebelle officiel stigmatisent des catégories précises (jeunes de banlieue à passer au kärcher, welfare queens, intellectuels libéraux de la côte est, fonctionnaires paresseux) afin de faire évoluer les valeurs du champ politique dans un sens plus libéral (au sens économique) et autoritaire. L’utilisation de sujets controversés (wedge issues) relève parfois d’une stratégie de clivage visant à attirer un électorat habituellement acquis à l’autre camp : on pense au recours à des thèmes moraux ou sécuritaires pour gagner les faveurs de l’électorat populaire. De telles provocations verbales sont beaucoup plus payantes que l’hérésie des tribuns, qui renforce leur isolement même si elle réaffirme la cohésion du groupe, de la classe ou du Parti.
Pour réussir pleinement, la provocation du rebelle doit être mise en œuvre par un acteur en position dominante dans le monde politique. Le succès de ce type de stratégie entraîne des imitations, mais dans ce domaine, n’est pas rebelle qui veut. Pour un Sarkozy rebelle officiel qui réussit dans son entreprise consistant à briser les tabous au cœur même du système, Bayrou ou Royal échouent en raison de leur position insuffisamment dominante, et sont renvoyés à leur incompétence ou à leur manque de crédibilité. C’est ici que le rebelle officiel se distingue du prétendant. La réussite d’une stratégie populiste d’en haut exige un très grand professionnalisme. Ainsi, l’existence de ce troisième type de gaffes est la conséquence ultime de la fermeture croissante du champ décrite par Patrick Champagne et de la constitution d’une domination généralisée, fruit de « l’allongement du circuit de légitimation ». Le rôle croissant des médias, de l’audimat et des spécialistes de communication et de science politique contribue à la fermeture du champ14 et crée le besoin de renouer un lien avec les profanes qui se sentent exclus de la politique. Pur produit du système, le rebelle officiel est donc celui qui recrée le lien avec le peuple par ses provocations verbales en stigmatisant des catégories précises tout en gardant la faveur des arbitres du champ. La différence entre gaffeur et provocateur est parfois ténue : elle tient à la réussite de l’entreprise, à la position dans le champ et au type de règle enfreint. Dans une certaine mesure, le provocateur est un gaffeur qui a réussi : les gaffes du candidat Bush sont devenues les provocations verbales du président. L’avenir dira si le récent « bomb bomb Iran » du sénateur Mc Cain15, candidat républicain à l’investiture pour les élections présidentielles de 2008, chanté sur le rythme de la célèbre chanson des Beach Boys « Barbara Ann », est une provocation qui lui permettra de tirer profit de la stigmatisation d’un ennemi honni, L’Iran, ou si au contraire il s’agit de la gaffe d’un maverick qui entamera sa crédibilité de dirigeant susceptible de diriger la nation la plus puissante du monde.
En tant qu’écarts par rapport à une norme, les gaffes verbales constituent bien l’envers de la politique. La typologie proposée illustre la pertinence de la théorie des champs. En effet les deux critères qui permettent de distinguer la gaffe de l’hérésie et de la provocation sont d’ordre sociologique : l’intégration plus ou moins grande dans le champ et la position plus ou moins dominante de l’agent. Cette approche sociologique permet de distinguer ce que le psychanalyste médiatique Gérard Miller tend à confondre16. Elle montre ce qui sépare la levée des tabous et les lapsus d’un Le Pen des provocations calculées d’un Sarkozy. Mais les gaffes ne font pas que confirmer les règles immuables d’un milieu de plus en plus professionnalisé. A trop se concentrer sur les invariants, on prend le risque de négliger l’histoire pour ne retenir que la tendance, certes indéniable, à la fermeture croissante du champ. Or précisément l’apparition d’un nouveau type d’écart volontaire, la provocation populiste émanant du cœur même du champ, est une conséquence de la professionnalisation croissante du système et une réponse conservatrice à la crise de la représentation. Les provocations verbales et les gaffes sont des phénomènes en apparence opposés mais en réalité complémentaires. La transgression volontaire d’un certain nombre de règles, dont témoigne entre autres le discours de George Bush à Yale, va de pair avec le renforcement de la fermeture du champ, que démontre la sanction impitoyable qui a frappé Trent Lott suite à son éloge de la ségrégation. Ainsi les gaffes ne sont-elles pas uniquement révélatrices des invariants d’un discours politique qui se reproduirait à l’identique ou l’expression de la protestation tribunitienne du porte-parole d’un groupe marginalisé. Elles peuvent également servir à faire évoluer les valeurs et la structure interne du champ dans un contexte de crise de la démocratie représentative. Loin de représenter un progrès pour la démocratie, ces provocations verbales d’un genre nouveau servent d’exutoire au mécontentement de la population, modifient certaines valeurs du champ et rétablissent par l’intermédiaire de la figure du rebelle officiel le rapport de soumission du peuple aux élites en renforçant le monopole des professionnels de la politique, qui était pourtant l’une des causes de ce mécontentement.
Bibliographie
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MILLER, Gérard, « Gérard Miller analyse Sarkozy », vidéo disponible sur le site suivant, consulté le 27 août 2007 : http://www.dailymotion.com/video/x1vfyt_gerard-miller-analyse-sarkozy
WEISBERG, J. and IVINS, M., The Deluxe Election Edition of Bushisms: The First Term, in his Own Special Words, Fireside, 2004.
Documents annexes
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Pour citer cet article :
URL: http://stylistique-anglaise.org/document.php?id=194
(Consulté le 22 mai 2013)
© Luc Benoit à La Guillaume. Propriété intellectuelle de l'auteur. Tous droits réservés.
Quelques mots à propos de : Luc Benoit à La Guillaume
Luc Benoit A La Guillaume is Senior Lecturer in American studies at the University of Paris X–Nanterre (France). His research focuses on contemporary American political discourse. He is the author of several articles and a book, Les Discours d’investiture des présidents américains ou les paradoxes de l’éloge (Paris : L’Harmattan, 2000).
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