27 (2006)
Les propositions concessives et l’inclusion de l’étranger dans Dalva de Jim Harrison
Dalva de Jim Harrison est écrit dans une langue remarquable ; sa singularité se traduit par ce que l’on peut appeler, avec Leo Spitzer, des « écarts » stylistiques1. On sait que la notion d’« usage général » de la langue, à l’aune de laquelle Spitzer mesure ces écarts, est sujette à caution car impossible à circonscrire avec rigueur. Cependant, le flou de cette norme hypothétique de l’usage général n’empêche pas que l’on ressente certaines façons d’employer la langue comme des écarts par rapport à elle : aussi l’approche stylistique, pour être fondée sur un impensé, n’en demeure-t-elle pas moins féconde d’un point de vue critique.
J’ai choisi d’interpréter certains traits stylistiques récurrents dans Dalva à l’aide de concepts appartenant à la grammaire énonciative car celle-ci offre l’avantage d’être explicative et non simplement descriptive : elle permet de rendre compte des opérations mentales récurrentes dont le texte est la trace, et d’en interpréter le sens. Cette analyse portera sur un nombre restreint de phénomènes textuels issus de la première partie du roman narrée par l’héroïne éponyme2 ; elle révèlera que sous des traits stylistiques différents se retrouvent des opérations mentales communes, ce qui permettra de définir certains aspects fondamentaux de la poétique de Harrison.
L’un des traits stylistiques saillants de la narration de Dalva est l’emploi fréquent de propositions concessives. Celles-ci sont presque toutes introduites par le marqueur though.
Les opérations mentales que met en jeu la concession ont fait l’objet d’une analyse détaillée par Graham Ranger, un linguiste d’inspiration culiolienne3. Celui-ci montre que l’opération principale mise en jeu par l’emploi d’une structure concessive est la déconstruction d’une inférence. On peut observer cela à propos d’une phrase extraite de Dalva qui concerne Ruth, la sœur de l’héroïne :
Ruth was better at horses though I was two years older.4
Comme Ranger, appelons « p » la proposition qui constitue le point de départ de l’inférence (il s’agit ici de la subordonnée « though I was two years older »), et « q » la proposition qui déconstruit cette inférence (c’est-à-dire la principale « Ruth was better at horses »)5. L’inférence défaite par la concession peut alors être paraphrasée de la façon suivante : étant donné p (Dalva est de deux ans l’aînée de sa sœur), on s’attend à ce que q soit non validé (on infère que « Ruth-be-better-at-horses » n’est pas le cas). Or la concession défait cette inférence en affirmant que, malgré l’incompatibilité supposée de p et de q, q est validé : on comprend pourquoi Jean-Rémi Lapaire et Wilfrid Rotgé font remarquer que l’étiquette de « concession » n’est pas très heureuse et qu’il vaudrait mieux parler de « proposition de paradoxe »6.
La déconstruction d’une inférence de p à non q, opération commune à toutes les formes de concession, peut donner lieu à deux types de structures concessives distinctes, selon que le point de départ de l’inférence se situe dans la proposition subordonnée ou lexis repère (comme dans l’exemple ci-dessus) ou bien dans la proposition principale ou lexis repérée.
Dans notre premier exemple, le point de départ de l’inférence se situe dans la subordonnée, même si celle-ci est postposée dans la phrase par rapport à la proposition principale : on infère de though I was two years older que Ruth was less good at horses than me. Dans de tels cas, on peut inverser l’ordre des deux propositions sans modifier le sens de la concession : « Though I was two years older, Ruth was better at horses. »7 Une manipulation similaire peut être effectuée sur l’exemple suivant :
I think the car hastened the death of my grandfather though he tried to absolve me of this notion on his deathbed. (65)
Le point de départ de l’inférence est ici aussi contenu dans la subordonnée, et l’ordre des deux propositions peut être inversé sans que le sens de la phrase en soit modifié : « Though he tried to absolve me of this notion on his deathbed, I think the car hastened the death of my grandfather. »
Dans l’autre forme de concession, le point de départ de l’inférence se situe dans la proposition principale :
I was on the verge of jumping into one of those holes in life out of which we emerge a bit tattered and bloody though we remain nonetheless sure that we had to make the jump. (65)
Ici, la source de l’inférence réside dans la proposition principale et la relative qui qualifie « holes », ce dont on déduit quelque chose comme « she doesn’t think it was wise to make the jump ». La subordonnée déconstruit cette inférence en validant la relation q, we remain nonetheless sure that we had to make the jump. Dans cet exemple, l’ordre des propositions ne peut être inversé sans compromettre le sens de la concession. L’énoncé : * Though we remain nonetheless sure that we had to make the jump, I was on the verge of jumping into one of those holes in life out of which we emerge a bit tattered and bloody n’a guère de sens, ne serait-ce que parce que la référence du pronom we est obscure en l’absence de relation anaphorique avec le contexte-avant.
Ranger baptise la première de ces deux formes de structures concessives, qui fait partir l’inférence de la proposition subordonnée, « concessive standard ». Dans ce type de structure, la prise en compte d’un facteur a priori contradictoire – p – vient en fait renforcer q8. Dans notre premier exemple, le fait que l’héroïne soit plus âgée que sa sœur Ruth rend d’autant plus remarquable le fait que celle-ci monte mieux à cheval. Dans le second, le fait que le grand-père de l’héroïne ait tenté de la dissuader de penser qu’elle a causé sa mort ne change rien à la certitude qu’elle éprouve à ce sujet – et cette certitude n’en apparaît que plus forte. De tels emplois de la concession se distinguent donc par le fait que la principale y représente une valeur énonciative indiscutée (« une préassertion, quelque chose qu’on tient pour acquis »9) ; la contradiction apparente apportée par la subordonnée ne fait en réalité que renforcer la principale.
Quant à la seconde forme de concession, dans laquelle l’inférence part de la proposition principale, Ranger l’appelle « concessive rectificative ». La principale ne représente pas alors une valeur indiscutée ; au contraire, il s’agit d’une assertion qui relève de la seule responsabilité de l’énonciateur. Jugeant cette assertion excessive, ce dernier la rectifie par l’énonciation de la subordonnée, toujours postposée dans ce type de concessives alors qu’elle peut être antéposée dans les concessives standard. Il est fréquent que le caractère rectificatif de la concessive se marque par une virgule précédant la conjonction though. Cela souligne le fait que l’ordre des propositions ne saurait être inversé :
He is an unlikely resident of Santa Monica, though I’m wondering why, if he is looking for me, he doesn’t simply knock on my door. (35)
When I returned that spring without my baby I was told by Grandfather a number of specifics that I promised to keep secret, though they have no value except to the very few who care about such matters. (36)
I thought this was simple-minded and told him so, though without venom. (79)
Par contraste, les concessives standard ne comportent jamais de virgule devant le marqueur de concession et se soumettent sans problème à une inversion des propositions comme on peut à nouveau le vérifier sur l’exemple suivant :
The professor’s convoluted notions of time were not all that inaccurate though they owned too many sharp corners. (72)
Cette distinction est éclairante pour comprendre le sens de l’emploi des structures concessives dans Dalva. La première partie du roman présente un trait remarquable : plus que la fréquence de structures concessives en soi, il s’agit de la façon dont elles sont employées, car le texte contient une nette prédominance des concessives rectificatives sur les concessives standard. Sur un échantillon d’une centaine de pages10, j’ai relevé vingt-cinq structures concessives en though dont dix-huit sont rectificatives, sept sont standard et une ambiguë11.
Pour comprendre le sens de cette répartition, il faut prendre en compte la nature de l’opération mentale qui distingue l’énonciation d’une concessive rectificative de celle d’une concessive standard. Alors que dans la concessive standard la prise en compte de la subordonnée – facteur a priori contradictoire – a paradoxalement tendance à renforcer la principale, dans la concessive rectificative en revanche, la validation de la subordonnée a tendance à provoquer une remise en cause de la principale ou, à tout le moins, de son énonciation. En effet il est fréquent que, dans une concessive rectificative, la déconstruction ne porte pas tant sur le contenu de la principale que sur son énonciation par le locuteur ; c’est le cas par exemple dans l’extrait suivant :
George was actually a pleasant man except in the company of strangers, when he couldn’t stop lecturing. Ted teased him on how with all these nutritional theories he managed to be thirty pounds overweight. George huffed off to my room though he later returned for a quiet sandwich. (60)12
On pourrait gloser cette concession en disant « I’m saying that he huffed off to my room, but to be accurate I should add that he later returned for a quiet sandwich ».
Ainsi, parmi les deux types de concessives, seules les concessives rectificatives font une véritable place à l’ambivalence. Alors que dans les concessives standard la stabilité de la principale se trouve en fait renforcée par la subordonnée, les concessives rectificatives mettent en jeu une forme de contradiction ou de paradoxe (le « facteur délétère » de Ranger) et rétractent en partie la fermeté de l’énonciation de la principale. Cependant, et là est l’essentiel, si l’énonciation de la principale est ainsi partiellement remise en question, la validation de l’énoncé de la principale n’est pas mise en cause. Les deux lexis, plutôt que de s’exclure mutuellement, cohabitent dans un rapport paradoxal : la concessive rectificative instaure entre le contenu des deux propositions une relation complexe faite de tension et de coexistence. C’est pourquoi la notion de non-congruence, souvent invoquée par les linguistes à la suite de Henri Adamczewski pour décrire l’opération en jeu dans la concession, ne rend compte que partiellement du mécanisme à l’œuvre dans ce type de structure13.
Ranger ne souligne pas cet aspect des concessives rectificatives qui veut que malgré une tension réelle entre la principale et la subordonnée, le contenu des deux propositions demeure validé14. Néanmoins, ce phénomène est digne d’intérêt pour notre analyse de Dalva car l’opération mentale qu’il implique, une forme d’inclusion du différent et du contradictoire, est l’équivalent grammatical de certains thèmes fondamentaux du roman. C’est le cas par exemple des questions relatives à la race : Dalva est blanche avec un huitième de sang indien et porte donc une « différence » raciale inscrite en elle. En outre, le roman peut être décrit comme sa tentative d’intégrer, d’inclure à sa vision du monde – au sens de come to terms with – les aspects douloureux de son héritage familial, notamment l’incapacité de son arrière-grand-père d’empêcher le génocide des Sioux dans le Nebraska, génocide que Michael, le narrateur de la seconde partie, appellera « the final solution of the Indian question » (113). La question de l’acceptation du scandaleux se rapporte également à la sexualité et aux sentiments amoureux, puisque Dalva a vécu à l’adolescence une histoire d’amour avec un Indien nommé Duane dont elle a été séparée de force parce qu’il s’est avéré être son demi-frère ; or l’héroïne ne renie rien de cette liaison incestueuse dont la rupture la fait encore souffrir trente ans après, au moment de la narration15. L’emploi de concessives rectificatives reflète un processus mental profond qui est à l’œuvre dans toute la narration de Dalva, c’est-à-dire une tentative ou une volonté d’assumer l’ambivalence et les contradictions qui sont au cœur de l’humain.
Les structures concessives sont donc à l’image du rapport au monde de l’héroïne : celui-ci est complexe, en redéfinition perpétuelle, et ne procède jamais par exclusion de ce qui est étranger, douloureux ou inacceptable. Ce refus des idées univoques se retrouve dans une propension de la narratrice à cultiver le paradoxe. Elle affirme ainsi, à propos d’un déménagement imminent :
Back at my apartment I decided to have a few drinks while packing, something I’ve always done when moving, to savor the full banality of the process. (75)
Non seulement Dalva affirme qu’un acte peut être goûté intensément même s’il est absolument banal, mais elle va plus loin en déclarant que sa banalité elle-même peut être ce qui le rend savoureux. Dans le même esprit, l’héroïne rapporte les propos suivants d’un psychanalyste : « He said most truths are utterly unremarkable. » (79) Le sémantisme de l’adjectif « unremarkable », renforcé par celui de l’adverbe « utterly », va à l’encontre de la conception stéréotypée de la vérité comme phénomène éclatant qu’on ne peut pas ne pas reconnaître. L’emploi assez peu fréquent de « truth » sous forme dénombrable, visible au fait que le substantif est mis au pluriel, contribue à cet effet de paradoxe. Et pourtant, même au sein d’un tel énoncé, la facilité est à nouveau refusée : le psychanalyste, loin d’être sentencieux, n’affirme pas que toutes les vérités sont « unremarkable », mais seulement que la plupart d’entre elles le sont, laissant un espace ouvert à l’exception et à la différence.
Outre ce qu’elles révèlent de la personnalité de l’héroïne, les concessives rectificatives ont un effet particulier sur le lecteur par la façon dont elles déjouent ses attentes, en déconstruisant après coup une inférence suscitée par l’énonciation de la proposition principale d’une phrase. Dans l’énoncé suivant à propos du grand-père de Dalva, « He was considered extremely eccentric well beyond the confines of our county, though never to me » (32), la lecture de la proposition principale conduit le lecteur à inférer que le vieil homme est considéré comme un excentrique par tout le monde ; mais la concessive vient corriger cette impression en précisant qu’il ne l’est pas par Dalva. Le lecteur se voit constamment obligé de revenir sur les conclusions qu’il a tirées hâtivement – même s’il n’en a pas tiré, du reste : la rectification, la nuance lui sont imposées comme mode de pensée a priori. D’un point de vue pragmatique, les concessives rectificatives ont donc pour effet de maintenir le lecteur en alerte, de lui interdire toute forme de paresse intellectuelle ou de rigidité idéologique, de le déstabiliser sans cesse pour le rappeler à la complexité du réel.
Cet effet pragmatique des concessives correspond à la vision du monde qu’exprime la narratrice dans le roman car Dalva condamne le laisser-aller sous toutes ses formes. L’une d’elles est le renoncement face aux difficultés de l’existence :
Somehow the fact that there is no home doesn’t decrease the longing. I’m not sure why. Of necessity we can create layers of activities to cover this longing but it is always felt beneath the surface. To become inert has always been to me the worst of survival tactics. (64)
Un autre visage du laisser-aller est le recours à des émotions comme excuse pour justifier son comportement :
Now there’s a specific banality to rage as a reaction, an unearned sense of cleansing virtue. (15)
Enfin, un troisième avatar de la complaisance excessive est la croyance que l’on est injustement traité par le sort, notamment chez les personnes qui sont à l’abri du besoin :
It is somewhat a mystery to me how the rich can feel so utterly fatigued and victimized. (6)
Cependant, plus qu’une condamnation c’est une incompréhension que Dalva exprime par l’emploi du nom mystery : le jugement moral et le sentiment de supériorité qu’il implique sont un luxe trompeur que l’héroïne refuse de s’offrir. C’est pourquoi, si elle trouve répugnants l’envie et son corollaire inévitable, l’apitoiement sur soi, elle n’en éprouve pas moins de la compassion pour ceux qui éprouvent ces sentiments, comme on peut le constater dans l’extrait suivant à propos de la limousine de Ted :
Californians tend to be car snobs with a sharp eye out for such small items as a limousine with rental licenses. Ted’s was his own, a silver 600 Mercedes with the back set up as an ambulatory and convertible office. . . . I had ridden in the car only a few times before I decided the silliness was overwhelming. There was the additional idea that envy along with self-pity serve as our most repulsive emotions, and it was no fun getting out of the car only to be stared at by people to whom such things mean a great deal. (73)
On remarque que la relation entre envy et self-pity d’une part et repulsive emotions d’autre part n’est pas une relation d’identification car elle n’est pas opérée par be : la narratrice emploie le verbe serve pour ne pas confondre l’essence de ces émotions et leur fonction dans l’éventail des sentiments humains.
L’usage récurrent de propositions concessives qui n’autorisent au lecteur aucune généralisation abusive, aucun point de vue confortablement manichéen, inscrit dans la structure même des phrases le refus de la complaisance vis-à-vis de soi-même que professe la narratrice tout au long du roman. Le lecteur est ainsi invité à adopter une vigilance semblable à celle de l’héroïne, qui jamais ne se dérobe devant l’exigence de rendre justice à la complexité du réel.
Une fois comprise la valeur des concessives rectificatives dans la narration de Dalva, on peut s’intéresser à l’opérateur de concession qu’elles emploient. La quasi-totalité des concessions présentes dans la première partie du roman sont construites avec la conjonction de subordination though. Les seules exceptions sont un emploi de though comme adverbe de phrase, une occurrence de even though et une occurrence de of course. On constate donc que although est absent, ce qui est remarquable car il s’agit d’un marqueur privilégié de la concession qui est souvent considéré comme presque synonyme de though : on peut dès lors s’interroger sur les raisons de la préférence systématique de Harrison pour ce dernier.
Selon Henri Adamczewski, « although (= all though) semble davantage lié au contexte-avant que though – ce qui est dû à l’insertion de all. »16 En d’autres termes, although serait un connecteur à caractère thématique, alors que though aurait une valeur rhématique17. Cela seul ne suffit pas à expliquer l’absence de ce marqueur dans Dalva ; on la comprendra mieux grâce à une remarque de Ranger selon laquelle « la préconstruction, dans le contexte avant, de la lexis en although perm[et] à l’énonciateur de la présenter comme hors débat, acquise et valant, potentiellement, pour tout locuteur. »18 Ainsi, avec although la prise en charge de la subordonnée concessive n’est pas restreinte au sujet de l’énonciation ; elle est présentée comme pouvant être le fait de tout énonciateur, de manière indifférenciée. C’est pourquoi although est bien moins fréquent dans les énoncés où la prise en charge de la concession relève manifestement du seul sujet énonciateur. Cela est notamment le cas dans les concessives elliptiques car, comme le fait remarquer Ranger, « l’incise en though + adjectif peut très facilement être lue comme relevant de la seule responsabilité de l’énonciateur. »19 Voici un exemple de concessive elliptique que l’on trouve dans Dalva :
Charlene was with us–she had never been to church until she began coming to our house for Saturday night and Sunday, and found it interesting though peculiar. (29)
Dans cette phrase, la concession rapporte un jugement porté par le sujet de l’énoncé, Charlene : il est donc évident que la validation de la relation prédicative implicite dans la concessive ne peut être attribuée qu’à Dalva, et non à n’importe quel énonciateur potentiel. C’est pourquoi il serait difficile de remplacer though par although dans cet exemple : * [she] found it interesting although peculiar.
De même, dans l’énoncé « It was sunny though cool for October but we put the top down anyway and drove into town » (64), la prise en charge de la relation prédicative est de toute évidence le fait de la narratrice et non de n’importe quel énonciateur (on peut associer cela au fait qu’il s’agit d’un énoncé spécifique et non d’un énoncé générique) ; or il est à nouveau difficile de remplacer though par although : It was sunny although cool for October aurait un sens différent, le jugement faisant alors référence à la connaissance du climat local qu’ont les habitants du Nebraska.
Les concessives elliptiques ne peuvent cependant pas toutes être attribuées au seul sujet énonciateur. Certaines peuvent renvoyer à une collectivité d’énonciateurs potentiels. On en trouve un exemple révélateur dans la seconde partie de Dalva narrée par Michael. Celui-ci emploie le marqueur de concession albeit, qui partage avec although la présence d’une trace de all, bien qu’albeit ne puisse être employé devant une tournure verbale :
I did penance by reading Wittgenstein, a pre-Nazi pederast cruising the Berlin and Oxford meat racks for sallow butcher boys, albeit one of the great minds of the century. (127)
Ici, la valeur de albeit se rapproche de la valeur affectée à although par Adamczewski et Paillard : la concessive est d’ordre thématique (le jugement selon lequel Wittgenstein est l’un des grands penseurs du xxe siècle est acquis) et pourrait être attribuée à une collectivité d’énonciateurs potentiels ; il ne s’agit pas d’une opinion propre au seul sujet énonciateur Michael.
L’absence du marqueur although dans la première partie de Dalva est révélatrice : elle atteste que les concessives sont systématiquement prises en charge par la narratrice, c’est-à-dire qu’elles ne sont jamais présentées comme acquises et valant pour tout locuteur. Ce trait est cohérent avec ce que nous avons observé jusqu’ici du personnage de Dalva : loin de présenter ce qu’elle affirme comme hors débat, elle soumet systématiquement ses énoncés à des rectifications, et loin de déférer l’autorité de ses énoncés à une voix collective et virtuelle qui serait l’ensemble des énonciateurs possibles, elle en assume la teneur. L’emploi récurrent de concessives en though plutôt que although peut donc être lu comme une forme de responsabilité chez la narratrice, au sens strictement linguistique comme au sens psychologique.
L’exigence de responsabilité est au centre même du roman. Il paraît dès lors cohérent que les structures concessives n’en soient pas le seul marqueur. Une étude d’autres traits stylistiques récurrents dans Dalva révèle en effet des opérations mentales proches de celles effectuées par les concessives rectificatives. L’un de ces traits saillants est le traitement particulier dont font l’objet certains domaines notionnels : Harrison joue sur la Frontière des notions en refusant l’opposition binaire entre Intérieur et Extérieur par l’instauration d’un gradient20. Ce phénomène peut prendre diverses formes. Parfois, l’atténuation se fait par un adjectif ou un adverbe :
When I showered and dressed for lunch I felt a tremor of loneliness that I recognized as mostly sexual. This passed and was displaced by the vertiginous notion that another section, a largish piece of my life was coming to an end. (72)
Dans cette citation, le suffixe –ish portant sur l’adjectif large nous éloigne du Centre organisateur de la notion [large] par un mouvement centrifuge. On trouve un procédé similaire dans l’exemple suivant :
As I walked to the restaurant I felt a sharp pang beneath my breastbone that I was bent on leaving the place that had been a relatively happy home. (72)
L’adverbe « relatively » montre que l’on ne se situe pas au Centre de la notion « happy » mais simplement à l’Intérieur. Comme dans l’exemple précédent, la référence à une émotion de l’héroïne (« the vertiginous notion », « a sharp pang beneath my breastbone ») est ensuite atténuée par une minoration du phénomène qui la suscite (« a largish piece of my life . . . coming to an end », « leaving the place that ha[s] been a relatively happy home »).
Dans d’autres cas, l’adjectif a un effet centripète et crée un mouvement de l’Extérieur vers l’Intérieur de la notion :
Perhaps this menace is the flip side of my sister. . . . She drifts back and forth without specific density across the line of what she thinks is the unbearable present, but then she surprised me this March, during Easter, when my mother and I visited. (6)
Le syntagme « without density » construirait une image de Ruth comme personne qui n’a aucune densité (c’est-à-dire comme extérieure au domaine notionnel de [density]) ; cependant, l’adjectif « specific » crée un gradient au sein de l’Intérieur de la notion, si bien que le syntagme construit un lieu qui, tout en se situant loin du Centre du domaine, n’est pas à l’Extérieur pour autant. On trouve un phénomène similaire dans un passage où Dalva parle de Michael, l’universitaire qui est son amant :
Nothing was amiss except that he seemed unaware that his head was connected in any meaningful way to his body. He told me he once nearly drowned because he simply forgot he was swimming. (83-84)
L’adjectif « meaningful » tempère le circonstant in any way. L’opération de parcours déclenchée par any se solde par un échec ; on ne trouve aucune occurrence de [Michael – be aware that his head is connected to his body in any meaningful way]. Cependant, l’adjectif « meaningful » joue le même rôle que l’adjectif « specific » dans l’exemple précédent : il ramène le syntagme de l’Extérieur du domaine notionnel vers l’Intérieur, de sorte que la relation binaire entre Intérieur et Extérieur se trouve dépassée par l’instauration d’un gradient.
Il arrive également que ce procédé porte sur un domaine notionnel exprimé par un verbe, par exemple lorsque Ted, l’ex-mari de Ruth qui a divorcé d’elle après avoir découvert son homosexualité, avoue à son ami Andrew qu’il a néanmoins failli la tromper avec Dalva :
Andrew thought this was a major-league story. He asked Ted why, if I excited him so much, he had become homosexual? Ted was unnaturally thoughtful for a few minutes, then said, “It’s not what turns one on, but what turns one on the most strongly.” (61)
La réponse de Ted refuse la relation binaire entre l’Intérieur et l’Extérieur de [what turns Ted on] par l’adjonction du superlatif « the most strongly »; elle instaure un gradient qui permet d’intégrer l’élément « femmes » (ou peut-être simplement l’élément Dalva) à l’Intérieur de ce domaine notionnel. On assiste ainsi à une extension des frontières du domaine, ce qui correspond au processus psychique d’intégration du différent (ou du contradictoire) que nous avons observé plus haut en étudiant les concessions.
Le même procédé intervient dans la narration de Dalva à propos d’un homme qui a violé un enfant :
Not very deep in my heart I admitted to myself I could have shot him like a rabid dog. (97)
Le sens spatial du circonstant métaphorique « not very deep in my heart » symbolise on ne peut mieux le travail effectué sur la notion de admit : de même que l’auto-confession de Dalva demeure superficielle, on ne s’avance pas très loin dans l’Intérieur du domaine notionnel de [admit]. Ce passage témoigne d’un refus chez la narratrice de revendiquer une honnêteté supérieure à celle qui est la sienne21. Cependant, ce recul par rapport à soi demeure éloigné de toute forme de condamnation : chez Dalva, la distance lucide est parfaitement compatible avec l’acceptation de soi. Cela est évident dans un passage où la narratrice rapporte comment elle a pris à l’adolescence l’habitude de méditer dans la nature :
When I sat down I checked the railroad watch in my day pack. It was just short of 8:00 A.M. and I would still be there at 5:00 P.M. . . . Mostly I had a very long and intensely restful “nothing.” I had the odd sensation that I was understanding the earth. This is all very simple-minded and I mention it only because I still do much the same thing when troubled. (56)
Le caractère « simple-minded » du rapport à la nature de l’héroïne ne fait l’objet d’aucun cynisme. La conjonction and effectue un lien paisible entre l’élan spontané de Dalva et son jugement critique, contrairement au sémantisme légèrement contradictoire qu’aurait instauré but dans le même contexte : « This is all very simple-minded but I mention it because I still do much the same thing when troubled. »
Dalva manifeste une même indulgence envers ses propres limites à propos de la souffrance qu’ont suscité chez elle son histoire d’amour brisée et l’avortement qui a suivi :
Of course there is something absurdly nonunique in a sixteen-year-old girl wandering around the fields, windbreaks, and creeks thinking about God, sex, and love, the vacuum of the baby. (53)
L’adverbe « absurdly » et la concession en « of course » signifient la distance de la narratrice par rapport à ses émotions juvéniles, mais l’adjectif nonunique, préféré à banal, révèle une absence de condamnation de soi. L’héroïne n’ayant pas l’ambition d’être unique, elle n’éprouve aucune amertume à ne pas l’être.
Le traitement des domaines notionnels dans la narration de Dalva consiste à fuir systématiquement l’Extérieur des notions comme leur Centre organisateur : l’instauration de gradients permet d’élargir sans cesse les frontières de domaines notionnels pour inclure des zones grises, entre chien et loup, dans un mouvement profond d’inclusion/d’acceptation du différent. Cette valeur complexe, fondée sur le refus de toute univocité, est complémentaire de celle des concessives rectificatives ; on la retrouve dans d’autres traits stylistiques parmi lesquels un emploi peu classique du marqueur some. On en trouve un exemple dans une phrase concernant les documents historiques que possède la famille de Dalva :
Ruth, Mother, and I (and earlier, Grandfather) had decided to keep all the material sequestered after the release of one essay in 1965 to the Nebraska Historical Society, which had caused some not very dramatic publicity and problems. (36)
La réaction de la famille de Dalva (keep all the material sequestered) laisse penser qu’il s’est produit quelque chose de grave lors de la publication d’un essai en 1965. Cet événement est signifié par les noms publicity and problems, qui sont déterminés par l’opérateur some : or on sait que some, en dehors de sa valeur non spécifiante, est un marqueur d’actualisation (au sens que J.-R. Lapaire et W. Rotgé donnent à cette notion, c’est-à-dire non pas « qui rapproche du présent » mais « qui donne une réalité à… », « qui fait passer du virtuel au réel »22) ; autrement dit, some pose l’existence de ce qu’il détermine. Cependant, cette valeur de some est ici contredite par le groupe adjectival précédé d’une négation, not very dramatic. Il est intéressant que les deux noms « publicity and problems » soient qualifiés par une épithète malgré la négation qui porte sur l’adjectif, car l’attribut se prête syntaxiquement mieux à l’expression de la négation. L’intérêt de cet emploi de l’épithète est qu’il permet d’effectuer d’un même mouvement deux déterminations contradictoires sur le nom, l’actualisation opérée par some ainsi que l’atténuation opérée par le groupe adjectival. Un effet similaire peut être obtenu avec une épithète négative devant un nom déterminé par l’article a :
There were the remains of a well-ordered garden outside a door protected by a not very angry black Labrador. (70)
Dans cet exemple, le syntagme nominal complément du participe protected est introduit par le déterminant indéfini a. Or a, comme some, a pour rôle de poser une occurrence du nom qu’il détermine, même s’il n’exprime pas de déficit d’information au sujet de la quantité. Le groupe « not very angry » contredit l’effet de sens lié au contexte-avant (protected) et au nom Labrador qui évoquent la notion de chien de garde, le sème angry n’étant donc pas très loin23.
Cette étude ne fait état que d’une partie infime de ce qui constitue le style de Jim Harrison dans Dalva. Cependant, les phénomènes grammaticaux examinés permettent de constater que des traits stylistiques en apparence déconnectés renvoient à des opérations mentales qui forment un ensemble cohérent. Celles-ci traduisent un refus de la facilité, notamment celle des affirmations péremptoires et des sentiments univoques ; mais ce refus n’est pourtant pas dénué de générosité et de compréhension, envers soi comme envers les autres : la condamnation serait synonyme de rejet de l’autre, attitude contraire à la vision du monde de l’héroïne qui procède toujours par un mouvement d’inclusion. Loin de définir l’humain par exclusion de l’indigne ou du scandaleux, le style de Jim Harrison repousse les frontières de la notion pour lui faire couvrir un domaine toujours plus vaste et plus complexe. Il revient au lecteur d’assumer l’expérience d’une condition humaine ainsi élargie pour avancer sur le chemin de la responsabilité, c’est-à-dire aussi de la liberté.
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SPITZER, Leo, 1980. Etudes de style, Paris, Gallimard, coll. « Tel ».
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(Consulté le 24 mai 2013)
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