27 (2006)

Christopher Desurmont

Les figures de l’hypallage*

Comme d’autres figures, l’hypallage existe dans le langage courant et peut donc passer inaperçue : a happy day (a day during which one is happy) sleepless nights (nights during which one cannot sleep). L’interprétation de la figure ordinaire se fait instantanément, le récepteur ne percevant aucune distorsion dans le flot du discours. Cependant, il n’est pas de figure sans une théorie quelconque de la différence1, ici mesurée par rapport à la glose, et l’hypallage ordinaire se présente ainsi à la théorie comme un paradoxe.

Quand cette figure est inédite (figure vive), elle force un arrêt sur image et pose un problème d’interprétation où glose et sens littéral se font concurrence. Ce conflit doit être résolu en faveur du signifié codifié par la réalité syntaxique de la figure. La signification qui seule importe est celle inscrite dans la relation entre les deux termes. Cette signification réside pour l’essentiel dans la traduction d’un certain mode de perception dont je tâcherai de montrer qu’il n’a rien d’exceptionnel.

La figure codifie le résultat d’un regard sur les choses dont on peut montrer qu’il est essentiellement métonymique. Il sera donc question d’hypallage métonymique, expression employée par d’autres, mais, on le verra, dans un sens différent de celui donné ici. Ce regard métonymique est naturel2. Il s’ensuit que l’hypallage vive retient l’attention non par la déformation de la perception qui est à son origine, mais par le caractère inédit de son champ d’application.

On partira du principe que l’interprétation par paraphrase (donc réécriture ou substitution)3 revient à occulter les vertus heuristiques d’une lecture littérale, laquelle  privilégie le signifiant syntaxique qui seul traduit la vision de l’auteur. Il s’agit dès lors d’interroger la figure pour elle-même et non de lui substituer un discours dont les deux motivations principales seraient les suivantes : afficher le statut différentiel de l’image pour lui reconnaître le statut de figure, et dégager une interprétation consensuelle.

L’hypallage étant une figure de construction, à l’instar de l’oxymore4, et non une figure de mot comme la métaphore ou la métonymie proprement dite, chacun des termes est utilisé au sens propre. L’hypallage peut être conventionnelle, ou stylistique (figure vive, car inédite), ou syntaxique. Il y a hypallage si la relation signifiée par l’association de deux mots ou deux constituants pris au sens propre défie la logique ordinaire ; par exemple, a knowing smile (un sourire entendu), puisqu’un sourire normalement ne peut rien savoir.

Le sourire fonctionnant comme signe d’une disposition d’esprit, le nom smile peut devenir support d’incidence de l’adjectif knowing par transfert d’attribution (Reboul 1984 : 50). Le sourire et la disposition d’esprit appartiennent à la même personne. La relation entre les deux termes, l’adjectif et le nom, prend sa source dans un rapport de commune appartenance ; ici, on retrouve donc plus exactement le principe de la synecdoque.

Outre les hypallages conventionnelles et stylistiques, on peut parler d’hypallage syntaxique à la suite de Larreya et Méry (1992), en faisant valoir que diverses structures syntaxiques présentent les propriétés définitoires de la figure5 : John is easy to please (analysable comme une structure à montée à partir de It is easy to please John) ; You’re sure to like the film (face à  I’m sure you’ll like the film) ; The book sells well (où sell est un verbe symétrique dont le sujet a le rôle de patient).

On rencontre cependant des emplois stylisés de structures syntaxiques productives :

Now it is autumn and the falling fruit

And the long journey towards oblivion.

The apples falling like great drops of dew

To bruise themselves an exit from themselves.

D.H.Lawrence, "The Ship of Death"6.

Ayant établi l’identification entre l’homme à l’automne de sa vie et le fruit prêt à tomber de l’arbre, le poète confère à l’objet normalement inanimé the apples un rôle agentif dans le procès bruise themselves an exit from themselves. L’hypallage ici se joue au niveau d’une relation sujet-prédicat.

Syntaxiquement, l’hypallage associe deux termes dont l’un est incident à l’autre. Comme le discours admet divers types de relations d’incidence7, la figure doit pouvoir prendre plusieurs formes, ce qui se vérifie.

Elle peut être instanciée dans la relation entre l’adjectif épithète et le nom8, hot loveless nights (Roy Campbell, "The Sisters"9), où la privation d’amour est rapportée directement à l’espace de la nuit; dans la relation entre deux noms, weakness of joy, (John Betjeman, "A Subaltern’s Love-song"10), qui signifie une défaillance accompagnant un excès de joie ; dans la relation prédicative entre un sujet grammatical et le groupe verbal, Remaining orchards ripening Windsor pears (John Betjeman, "Incident in Life of Ebenez Jones"11) où les vergers acquièrent un rôle agentif en faisant eux-mêmes mûrir les fruits12.

On trouve sans difficulté des exemples d’hypallage dont la glose serait longue et laborieuse13. Avec un exemple comme le suivant, l’interprétation semble reposer sur un processus de type déictique14, et non sur la restitution de mots dits manquants (ou suppression d’ellipse).

Ici le poète se promène le long d’un lac et à un moment, il est question d’un vieux vélo insensé, ce qui littéralement n’a pas de sens :

Better disguised than the leaf-insect,

A sort of subtler armadillo,

The lake turns with me as I walk.

Snuffles at my feet for what I might drop or kick up,

Sucks and slobbers the stones, snorts through its lips

Into broken glass, smacks its chops.

It has eaten several my size

Without developing a preference –

Prompt, with a splash, to whatever I offer.

It ruffles in its wallow or lies sunning,

Digesting old senseless bicycles

And a few shoes. (...)

Ted Hughes, "The Lake"15.

La glose serait la suivante et on imagine mal une telle phrase à l’origine d’un processus dérivationnel16 :

 ?? Digesting old bicycles whose presence in the lake has no meaning for me as I write these lines.

Le lecteur sait que, littéralement, un vélo ne peut être insensé, que l’adjectif senseless est non inhérent17, qu’il ne désigne aucune propriété intrinsèque de l’objet bicycle. Ainsi se combinent un savoir négatif et une appréciation positive de la nature et de la signification de l’adjectif. Ne trouvant dans le contexte proche un support raisonnable pour la portée de l’adjectif, le lecteur procède à une interprétation par défaut pourrait-on dire, interrogeant les coordonnées énonciatives une fois achevée l’exploration infructueuse du contexte. À défaut d’y avoir trouvé un support acceptable pour la portée adjectivale, le lecteur procède donc à une interprétation déictique qui aboutit à la glose.

L’hypallage peut impliquer un jeu sur l’extension de la notion exprimée par le nom. Prenons la notion d’ élégance  :

And his mother’s shoes didn’t fit or suit him. He flexed his feet, and wished for high-heeled elegance, as he laced up suede boots for Saturday nights with the lads, black lace-ups for work.

Fionna Cooper, "Mirror, Mirror"18.

GLOSE: and wished for elegance such as is associated with high-heeled shoes.

L’élégance ne porte pas de hauts talons, les deux termes sont objectivement incompatibles, il y a donc hypallage. L’expression normale est, on le sait, high-heeled shoes; par transfert d’attribution – et non pas déplacement syntaxique d’un mot sur l’axe du discours – on obtient high-heeled elegance, expression anormale19. L’expression est ressentie comme telle par le lecteur en raison d’une démarche incomplète de sa part, et non d’une vision extraordinaire du poète. Il est normal de considérer les hauts talons comme un objet élégant, en revanche, il n’est pas habituel de prendre l’objet hauts-talons comme propriété définitoire d’une forme spécifique d’élégance. Il est en effet généralement admis que les hauts talons sont un objet élégant (= savoir partagé), mais parler de high-heeled elegance revient à enrichir la notion d’élégance quantitativement par la création d’une sous-classe inédite, en induisant l’image d’une forme d’élégance spécifique ou irréductible. Ce passage par conséquent a pour effet de modifier notre rapport à la notion.

La relation high-heeled elegance est nouvelle (inhabituelle) pour le lecteur, mais par la position prénominale de l’adjectif, cette relation apparaît comme préconstruite20. Ainsi, cet apprentissage est insidieux puisque la figure apporte un nouvel éclairage tout en signalant, par sa structure, un déficit conceptuel. Pris en défaut d’ignorance, le lecteur s’empresse d’avaliser la relation.

Généralement, la figure en contexte ne résiste pas à l’analyse – sauf dans certains écrits surréalistes – et une signification raisonnable est accessible. Comme le dit Jean Cohen (1966 : 191) : "Phrase poétique et phrase absurde présentent une même impertinence, mais dans la première l’impertinence est réductible, dans la seconde elle ne l’est pas".

L’hypallage repose soit sur le principe métaphorique, soit sur le principe métonymique, soit sur les deux en même temps. Expliquer ceci revient à résoudre le "conflit conceptuel entre le caractérisant et le caractérisé" dont parle Fromilhague (2005 : 43) à propos de cette figure.

Comparons ces deux passages :

April is the cruellest month, breeding

Lilacs out of the dead land, mixing

Memory and desire, stirring

Dull roots with spring rain.

Winter kept us warm, covering

Earth in forgetful snow, feeding

A little life with dried tubers.

T.S. Eliot, "The Waste Land"21.

All pleasures I would give, if this sweet night

Would ever stay, cooled by the pale moonlight;

But no! For in a few white-misted hours

The East must yellow with to-morrow’s sun

Philip Larkin, "Summer Nocturne"22.

Quand T.S.Eliot, dans The Waste Land, parle de forgetful snow, on comprend que la neige recouvre le sol comme l’oubli recouvre les choses du passé. À cet égard, neige et oubli se ressemblent et l’écriture est donc métaphorique ; mais quand Larkin dans Summer Nocturne parle de white-misted hours, la relation est de type inclusion : la brume est comprise dans l’espace de sa durée, qui, dans ce contexte, signifie les heures à venir.

Quand la figure repose sur un rapport d’inclusion, ou de connexion, elle peut être désignée comme hypallage métonymique23. Cependant, cette expression a été diversement utilisée. Elle peut recevoir trois interprétations différente. Genette (1972) l’utilise de façon traditionnelle pour désigner une hypallage avec transfert d’attribution vers un support logiquement impropre ; et Larreya (1992) pour désigner une hypallage syntaxique dans une structure régulière. Ici, l’expression désigne une relation entre deux termes dont les référents entretiennent un rapport objectif de type métonymique, fût-il clairement perçu au départ par le seul énonciateur.

L’interprétation hypallagique n’exclut pas une interprétation seconde de type métaphorique, par laquelle l’un des termes vecteurs de la figure reçoit simultanément une lecture littérale et une lecture figurée.

The eyes of strangers

Are cold as snowdrops,

Downcast, folded,

And seldom visited

And strangers’ acts

Cry but vaguely, drift

Across our attention’s

Smoke-sieged afternoons.

Larkin, "Strangers"24.

La fumée envahit l’espace environnant tout au long d’un après-midi ; la relation est de type inclusion : la fumée est contenue dans l’espace d’un après-midi. Une lecture métaphorique se surajoute cependant, par laquelle le nom smoke représenterait l’écran que l’on se met devant les yeux pour ne pas voir.

Autre exemple.

Far out on the grey silence of the flood

They watch the dawn in smouldering gyres expand

Beyond them: and the day burns through their blood

Like a white candle through a shuttered hand.

Roy Campbell, "The Sisters"25.

Le silence n’ayant pas de couleur, the grey silence of the flood est un cas d’hypallage26. Sorti de son contexte, on ne sait pas si grey dans grey silence est une métaphore ou le vecteur d’une hypallage et par là-même – si l’on retient la notion de transfert d’attribution – portant, avec son sens propre, sur un terme différent du nom support de son incidence ; mais dans ce contexte, on peut logiquement lui fournir un support raisonnable, l’objet flood , d’où la paraphrase :

Far out on the silence of the grey flood.

L’interprétation fait porter l’adjectif grey sur le nom flood par dessus le nom silence, son support d’incidence.

Une lecture métaphorique supplémentaire est envisageable, qui ferait de grey la métaphore d’un état d’âme dont le nom silence serait l’indice ; si bien que la double lecture de l’adjectif grey – au propre et au figuré – a pour corollaire une double extensité du nom silence, son support d’incidence. Le silence impliquerait les protagonistes par la lecture métaphorique de l’adjectif, et serait en même temps littéralement le silence des eaux.

Le rapprochement de deux objets par la démarche métonymique aboutit à des degrés divers d’identification, de confusion, ou d’amalgame, mais contrairement à la métonymie proprement dite, figure en un seul mot, l’hypallage, figure de construction, met en co-présence les deux termes constitutifs de la relation.

L’écriture peut être métonymique sans métonymie, et l’hypallage métonymique en est une illustration. Voici d’abord deux autres illustrations d’une telle écriture, mais qui présentent une différence majeure avec l’hypallage : les représentations se font ici sans atteinte aux frontières conceptuelles entre les notions.

Genette (1972), dans "Métonymie Chez Proust", parlant de ce qu’il appelle le topos du clocher-caméléon, a montré comment le comparé (tel ou tel clocher) peut être assimilé à n’importe quel objet qui, au moment de la perception, occupe soit l’espace géographique soit l’espace mental du narrateur: épi de blé, pourpre des vignes, poisson, brioche du patissier, coussin etc. La comparaison poétique n’exige aucune ressemblance objective entre le comparé et le comparant27. Généralement, dans ces descriptions de La Recherche, la distinction entre le comparé et le comparant reste clairement perceptible, et ce, en raison de la présence d’un outil de comparaison  : comme, avaient l’air de, on aurait dit, il avait l’air d’être, etc.

Dans le passage suivant de George Eliot, l’entreprise de type métonymique n’aboutit pas non plus à l’amalgame entre les notions :

 (…) and everywhere the hedgerows are studded with trees : the distant ships seem to be lifting their masts and stretching their red-brown sails close among the branches of the spreading ash.

George Eliot, The Mill on the Floss (ch.1).

La mer est contemplée à travers la nature environnante. Ce passage met en scène un regard, un premier plan et un arrière plan. La superposition des voiles des bateaux et des branches de frênes n’aboutit pas à un amalgame, car le verbe seem marque les limites de l’entreprise métonymique : le processus d’assimilation des voiles et des branches n’est pas pleinement accompli. Seem marque la dualité reconnue des objets superposés, donc l’absence de confusion. Il en va tout autrement de l’hypallage.

L’hypallage peut traduire une confusion totale entre un objet en arrière plan dans le champ visuel, et un objet au premier plan, ou entre l’objet référentiel et un objet mental présentement au devant de la conscience de l’énonciateur. Pour illustrer ceci, prenons le cas d’enfants jouant et roulant sur le sable au bord de la mer :

On the wet sea-sand waiting to be seen

She stands with Anne and Michael. Let him

  turn

And then he’ll see me. Let him only turn.

Smack went the tennis ball. The bare feet ran.

And smack again. “He’s out! Well caught,

  Delphine!”

Shrieks, cartwheels, tumbling joyance of the

waves.

John Betjeman, "Beside The Sea"28.

Au premier plan des enfants jouant sur la plage. À l’arrière plan, la mer et les vagues. Le mouvement des enfants roulant sur le sable ressemble au mouvement des vagues ; mais la représentation provient (aussi, et d’abord) d’un regard métonymique, car l’un et l’autre appartiennent à un même espace géographique délimité par l’acte de perception visuelle de l’observateur.

L’hypallage est double, avec joyance à l’intersection des deux : tumbling joyance d’abord (une joie, à proprement parler, ne peut se mouvoir), puis joyance of the waves (les vagues de la mer n’éprouvent pas de joie). L’hypallage est donc mixte, comme il existe des métaphores mixtes.

Le mot waves renvoie en même temps aux gestes des enfants et à la mer ; l’extensité du nom est double. La figure codifie l’union de deux réalités distinctes en dépit de leur ressemblance. Cette union est le fait du regard métonymique d’un sujet gommant la disparité des choses co-présentes dans le champ de sa perception.

Ce regard rapproche tout ce qui peut l’être et tout naturellement les objets qui se ressemblent, mais la ressemblance objective n'est une condition requise ni pour la comparaison, ni pour l’hypallage.

La figure permet de traduire une perception ou une relation aux catégories du temps et de l’espace gommant leur différence conceptuelle. Ici, cela aboutit à l’emploi d’une expression temporelle là où l’on s’attendrait à un complément de lieu :

To step over the low wall that divides

Road from concrete walk above the shore

Brings sharply back something known long before –

The miniature gaiety of seasides.

Everything crowds under the low horizon:

Steep beach, blue water, towels, red bathing caps,

The small hushed waves’ repeated fresh collapse

Up the warm yellow sand, and further off

A white steamer stuck in the afternoon

Larkin, "To the Sea"29.

Le poète contemple le spectacle d’un bord de mer. Á l’arrière plan, un bateau à vapeur est immobilisé dans l’océan ; ceci par un après-midi d’été. La figure dit que le bateau est coincé ; on suppose quelque part dans l’espace et dans un milieu quelconque (de l’eau ou de la boue, ici un coin de l’océan), plutôt que dans le temps. Telle est l’attente du lecteur à la suite du fragment de texte a white steamer stuck in. Cependant, la figure dit que le bateau est coincé dans l’après-midi, créant un effet de surprise qui déclenche le processus d’interprétation.

Le lecteur comprend que le bateau est en fait immobilisé pour la durée de l’après-midi dans un coin d’océan compris dans le champ de perception du poète. L’observateur et l’objet en question sont co-présents dans le temps et dans un espace dont cet observateur est le centre30.

L’anomalie dans la représentation réside donc dans la substitution d’une indication de temps à une indication de lieu, substitution néanmoins permise par la relation (objective) d’inclusion entre la durée que constitue l’après-midi et la situation du bateau.

Par l’implicite inscrite en creux dans la figure, celle-ci regoupe donc le temps ou la durée (qui est nommé) et le lieu (implicité). L’instrument syntaxique de cette confusion est la substitution. Syntaxiquement, la confusion s’inscrit sur l’axe paradigmatique, l’axe de la sélection.

Dans l’exemple suivant, il n’y a pas de substitution paradigmatique. Le principe métonymique qui sous-tend la figure est entièrement lisible sur l’axe syntagmatique, l’axe du discours, dans la relation entre les termes d’un même syntagme nominal :

Miss J.HUNTER DUNN, Miss J. Hunter Dunn,

Furnish’d and burnish’d by Aldershot sun,

What strenuous singles we played after tea,

We in the tournament – you against me!

Love-thirty, love-forty, oh! weakness of joy,

The speed of a swallow, the grace of a boy,

With carefullest carelessness, gaily you won,

I am weak from your loveliness, Joan Hunter Dunn.

Betjeman, "A Subaltern’s Love-song"31.

Entre la joie et la défaillance réunies dans la figure weakness of joy, il existe objectivement une relation de cause à effet, relation explicitée juste après : I am weak from your loveliness. Weakness of joy est donc raisonnablement interprété dans le sens de weakness due to great joy. La paraphrase a au moins la vertu de révéler le rôle quantitatif de la figure ; mais, littéralement, la figure dit autre chose. Pour en trouver la signification, il faut la prendre à la lettre.

Le groupe prépositionnel of joy complète le nom weakness qui est la tête nominale de weakness of joy. Le nom joy est donc syntaxiquement subordonné au nom weakness ; il s’agit d’une faiblesse dont le trait distinctif est la joie. Par cette figure, la frontière conceptuelle entre la cause et l’effet est occultée ; elle semble dire qu’il n’y a pas lieu de séparer l’effet (weakness) de la cause (joy), que la nature particulière de l’un se définit par la propriété signifiée par l’autre. Il s’agit littéralement d’une "faiblesse de joie". En somme, la figure marque le dépassement de la relation causale au profit d’une représentation synthétique des deux termes de cette relation, mais sans pour autant nier la réalité logique et chronologique de cette relation, comme le confirme la suite du texte. La figure permet ainsi la superposition de deux modes d’appréhension de la relation entre les deux référents.

La confusion induite par la démarche synthétique dont la figure est issue peut aussi concerner la relation entre un objet et le sujet lui-même, ce processus étant explicité dans un passage de Virginia Woolf :

Often she found herself sitting and looking, sitting and looking, with her work in her hands until she became the thing she looked at – that light for example.

Virginia Woolf, To the Lighthouse, ch. XI.

Regardons l’exemple suivant :

I thought : Featureless morning, featureless night

Misjudgement: for the stones slept, and the mist

Wandered absolvingly past all it touched,

Yet hung like a stayed breath; the lights burnt on,

Pin-points of undisturbed excitement; (...)

Larkin, "Waiting for breakfast, while she brushed her hair"32.

Le narrateur-protagoniste attend l’arrivée d’une femme pour le petit déjeuner dans une pièce dont les lampes sont allumées. Le procédé de l’hypallage permet simultanément de décrire les points de lumières et l’état du sujet.

Syntaxiquement undisturbed excitement se rapporte à l’anaphore nominale Pin-points dont l’antécédent est le nom lights ; cependant, on comprend que le nom excitement décrit logiquement l’état du sujet et non des lampes.

On aboutit à une image quasiment ininterprétable, jusqu’au moment où l’on invoque le principe métonymique de l’inclusion. Le sujet est compris dans le même espace que les lampes ; à l’intérieur de cet espace, les propriétés vont migrer d’un support à l’autre, défiant la logique ou le bon sens.

Le point d’aboutissement ultime de la démarche métonymique est l’indifférenciation des objets compris dans le même espace géographique ou mental ; qu’il y ait, ou non, ressemblance entre les objets de la confusion, et ici la ressemblance entre les lampes et le sujet serait purement symbolique.

Revenons sur la catégorie du temps. Il peut s’agir de la durée d’un événement , de sa localisation temporelle, ou encore, de deux événements qui se suivent.

Nous avons vu dans le poème de Larkin, "To the Sea", un complément de temps, in the afternoon, occupant la position normalement attribuée à un complément de lieu. Un complément de temps peut aussi par hypallage occuper la position épithète devant une tête nominale :

By roads « not adopted », by woodlanded ways,

She drove to the club in the late summer haze,

Into nine-o’clock Camberley, heavy with bells

And mushroomy, pine-woody, evergreen smells.

Betjeman, "A Subaltern’s Love Song"33.

L’hypallage ici est fondée encore une fois sur le principe métonymique de l’inclusion : la ville est comprise ou enfermée dans l’instant désigné par l’heure. Il s’agit du temps humain où l’instant acquiert une épaisseur par le fait même d’être investi d’un contenu événementiel, d’où la possibilité d’en faire une épithète.

Le poète-protagoniste accompagne une femme qui se rend en fin de journée à son club de tennis. La destination est Camberley ; ils arrivent en ville à neuf heures du soir. L’heure fonctionnant syntaxiquement comme épithète, l’heure et le lieu sont intriqués en une seule perspective : la ville de Camberley et l’heure d’arrivée, double destination en une.

Dans la glose, She drove [...] into Camberley at nine o’clock, l’indication de l’heure apparaît sous la forme d’un circonstant, donc avec une fonction adverbiale et non plus épithète ; l’heure d’arrivée est présentée comme une réalité conceptuelle distincte de la destination géographique.

Dans le poème, cette fonction est maintenue, mais elle passe au second plan. L’heure est placée en position prénominale où elle a une fonction qualificative, donc qualitative : elle est ainsi présentée comme une propriété (provisoire) de Camberley, avec une fonction discriminante ; la ville apparaît aux couleurs de l’heure d’arrivée ; le lieu et la localisation temporelle se confondent.

Dans l’exemple suivant, déjà commenté, on retrouve un rapport d’inclusion ; cette fois, entre un événement et sa durée :

All pleasures I would give, if this sweet night

Would ever stay, cooled by the pale moonlight;

But no! For in a few white-misted hours

The East must yellow with to-morrow’s sun

Larkin, "Summer Nocturne".

La brume est objectivement comprise dans l’espace de sa durée, les quelques heures à venir. La glose in a few hours of white mist avec la structure N of N maintient la distinction conceptuelle entre l’événement et le circonstant, distinction oblitérée par la figure. Celle-ci fait du nom quantifié désignant les heures, a few hours, la cible d’une incidence directe par l’adjectif composé white-misted qui désigne l’événement qui va se dérouler dans cet espace de temps. Dans cette relation contenant/contenu, la figure donne au contenu événementiel (la brume blanche) un rôle qualificatif à l’égard de sa propre durée (les quelques heures à venir).

Voici d’autres exemples cités par Zajicek (1965)34  :

For two anxious minutes ; in a few breathless seconds, for long solitary hours etc.

Reprenant ces exemples, Cotte (1991 : 91) fait valoir  que "la fausse attribution" a pour effet d’éloigner l’adjectif du sujet "en l’objectivant éventuellement dans le temps, car le temps est à la fois en nous et hors de nous (…)".

L’état du sujet (anxiety, breathlessness, solitude) est exprimé par un adjectif incident à un nom qui en exprime la durée. Le temps incorpore le sujet ; c’est ainsi qu’il est perçu. La figure codifie cette perception en subordonnant syntaxiquement l’expression de affect à l’expression du temps. En étant qualifiée de la sorte, la durée (donc le temps) prend la couleur de l’événement qu’elle délimite et perd son indépendance notionnelle.

En décloisonnant les catégories du réel, l’hypallage traduit exactement la structure de nos perceptions. Si, comme le dit Fromilhague (2005 : 43), la figure « est la marque formelle d’un brouillage de nos perceptions habituelles », bien souvent, cela tient au fait qu’elle exprime la nature véritable d’un regard ignoré par la pensée analytique.

 [...] or sometimes only

The rooms themselves, chairs and a fire burning,

The blown bush at the window, or the sun's

Faint friendliness on the wall some lonely

Rain-ceased midsummer evening. That is where we live:

Not here and now, but where all happened once.

Larkin, "The Old Fools"35.

Nous interprétons ainsi : la pluie cesse de tomber, puis commence la soirée d’été. L’ordre syntaxique – adjectif composé rain-ceased suivi de la tête nominale midsummer evening – recompose l’ordre chronologique. Ce mimétisme est perdu dans la glose a midsummer evening after the rain has ceased ( to fall). En outre, cette glose souligne clairement la succession des deux événements, là où la figure présente une image synthétique.

La figure consiste en effet en la conversion de ce qui dans la glose fonctionne comme circonstant, after the rain devenant l'adjectif composé rain-ceased portant sur le nom de l’événement subséquent a midsummer evening. La fonction circonstancielle ou localisatrice de la pluie finissante est assumée par l’adjectif composé, mais elle est subordonnée à la fonction épithète. La figure donne ainsi (une fois de plus) à un localisateur temporel un rôle discriminant : il ne s’agit pas de n’importe quelle soirée d’été, mais d’une soirée dont la qualité différentielle est donnée par la précédence immédiate de la pluie.

Bibliographie

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DELEUZE, G., 1964, Proust et Les Signes, P.U.F..

DURAND J., 1970, « ‘Rhétorique et image publicitaire’ », Communications, n° 15, pp.70-95. http://perso.wanadoo.fr/jacques.durand/Site/Textes/t9.htm

FROMILHAGUE, C., 2005, Les Figures de Style, Armand Colin. (Nathan, 1995).

GENETTE, G., 1966, « ‘Figures’ », in Figure I, pp.205-221, Points, Editions du Seuil.

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POULET, G., 1979, Les Métamorphoses du Cercle, Flammarion, (Librairie PLON, 1961).

REBOUL, O., 1984, La Rhétorique, que-sais je, P.U.F.

SUHAMY, H., 1981, Les figures de Style, que sais-je, P.U.F.

Annexes

Abbréviations utilisées dans les notes

J.B., Selected Poems by John Betjeman, (ed. John Sparrow), London, John Murray, Albermarle Street, W., 1948.

P.L., Philip Larkin, Collected Poems (ed. Anthony Thwaite), Faber and Faber, London.Boston, 1988.

F.B., The Faber Book of 20th century verse (ed. John Heath-Stubbs & David Wright), third edition, Faber and Faber, London.Boston, 1989 [1975].

Documents annexes

Il y a 1 document annexé à cet article.

Notes de base de page numériques:

1  Les définitions habituelles ont en commun en effet de reposer sur une théorie de l’écart ou de la différence avec un degré zéro de la parole qui, comme le rappelle Larreya (1985), ne doit pas être assimilé à la notion de norme. Devant la figure, on imagine, généralement à tort, l’existence rivale d’une expression plus simple, plus directe ; or, comme le dit Durand (1970) dans Rhétorique et image publicitaire, "la 'proposition simple' n’est pas formulée et rien ne nous assure de son existence » ; et un peu plus loin, « si l’on veut faire entendre une chose, pourquoi en dit-on une autre ?".
2  Analysant des exemples du genre "angry tears, an humiliated blush", (Cotte 1991: 91) écrit ceci: "la condensation grammaticale mime notre perception du réel, refusant de dissocier le symptôme physique et l’état intérieur qu’il révèle, (...)".
3  La définition classique de l’hypallage comme transfert syntaxique (Suhamy 1981 : 54) implique une genèse de l’énoncé dont la figure serait le point d’aboutissement. La figure est alors interprétée à la lumière d’une forme pleine reconstituée, ou d’une paraphrase. Fromilhague (2005 : 42) par exemple parle de "déplacement syntaxique" et de "transfert de catégorie".
4  L’oxymore serait assimilable à l’hypallage dont il serait un cas extrême, par exemple, shape without form (T.S.Eliot, "The Hollow Men").
5  Exemples de ces auteurs.
6  David Herbert Lawrence, Le Navire de mort et autres poèmes, ed. Frédéric Jacques Temple, (Orphée/La Différence, 1993), 96.
7  Par incidence, nous entendons apport de signification à un support (d’incidence).
8  En anglais : "transferred epithet".
9  F.B., 72.
10  J.B., 29-31.
11  J.B., 58-60.
12  Dissenting chapels, tea-bowers, lovers’ lairs,
13  Les équivalents paraphrastiques d’hypallages conventionnelles seraient souvent des expressions lourdes et maladroites. Leur caractère lexicalisé permet une comparaison avec la catachrèse ; ainsi par exemple, le nom wings dans the wings of an aeroplane est irremplaçable, car il comble une lacune dans le stock lexical disponible.
14  "les déictiques (ou indicateurs, pour E.Benveniste) sont des éléments linguistiques qui font référence à l’instance de l’énonciation et à ses coordonnées spatio-temporelles." (Greimas et Courtés : 86-87)
15  F.B., 155.
16  À propos de toute glose mise en vis-à-vis de la figure qu’elle est censée interpréter, Durand (1970) dit ceci : "Pour résumer le problème de façon paradoxale : nous sommes en présence de deux propositions, dont l’une est réelle mais n’a pas de sens (ou plutôt : … n’a pas le sens) et dont l’autre a un sens, mais n’existe pas". La proposition réelle et insensée (de prime abord) est celle du poème, et la proposition intelligible est la glose.
17  L’inhérence (+/-) est l’un des critères classiques de classification des adjectifs. Dans les termes de Greenbaum et Quirk 1990 : "Most adjectives are inherent. For example, the inherent adjective in a wooden cross applies to the referent of the object directly: a wooden cross is also a wooden object. On the other hand, in a wooden actor the adjective is noninherent: a wooden actor is not (presumably) a wooden man". (146).
18  The best of Cosmopolitan fiction, edited by Kate Figes, Serpent’s Tail, (London, 1991), 101.
19  Sur la notion d’anomalie dans l’expression poétique, voir Cohen 1966.
20  Cotte (1991 : 87) explique à partir du statut spécifique de l’adjectif (apport de signification à un support) pourquoi l’adjectif est habilité à être le vecteur d’une figure signifiant une relation préconstruite. Puis il écrit ceci : "Ce n’est donc pas seulement l’association notionnelle qui fait le hiatus de la fausse attribution, mais le fait que la relation est objectivée, donnée dans la chose même, présentée comme indépendante de l’énonciateur".
21  T.S.Eliot, Selected Poems, (London.Boston, 1980), faber and faber, 50-67.
22  P.L., 227.
23  Expression utilisée par Genette dans "Métonymie chez Proust", Figures III (1972), 42.
24  P.L., 40.
25  F.B., 72.
26  Le premier vers de cette strophe comprend en fait deux hypallages : grey silence et Far out on the grey silence.
27  Illustrant la notion d’impertinence de la comparaison poétique, Cohen (1968 : 49-50) dit que ce peut être "l’inaptitude de la comparaison à remplir sa fonction noétique qui lui confère sa valeur poétique".
28  J.B., 81.
29  P.L., 173.
30  Il faut se représenter le sujet au centre d’un espace géographique ou mental, qui est un "centre cognitif" au sens que George Poulet (1961) donne à cette expression dans Les Métamorphoses du Cercle, et les objets occupant cet espace sont donc dans le même voisinage, selon des rapports divers.
31  J.B., 29.
32 P.L., 20.
33  J.B., 31.
34  Notions essentielles d’anglais, (Paris, Sirey).
35  Philip Larkin, High Windows, (faber and faber, 1974), 19.

Notes de bas de page astérisques:

*  Communication faite au Congrès de la S.A.E.S. de Nantes en mai 2006.


Pour citer cet article :

Christopher Desurmont. «Les figures de l’hypallage*». Bulletin de la Société de Stylistique Anglaise , 27 (2006), p. 159-176.

URL: http://stylistique-anglaise.org/document.php?id=264
(Consulté le 24 mai 2013)

© Christopher Desurmont. Propriété intellectuelle de l'auteur. Tous droits réservés.

Quelques mots à propos de :  Christopher  Desurmont

Université de Lille 3, UMR 8163, « Savoirs, Textes, Langage »

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