30 (2008)
De l’utilité d’une approche énonciative des sermons comme littérature
Résumé
À partir d’exemples principalement issus de l’œuvre de trois grands prédicateurs anglais de ce que l’on nomme parfois « l’Âge d’or » du sermon en Angleterre (Hugh Latimer, John Donne et Jeremy Taylor), cet article vise à montrer comment certains concepts empruntés à la linguistique de l’énonciation permettent d’appréhender un type de texte – le sermon – dans sa spécificité, et de dégager et d’analyser certaines de ses caractéristiques particulières, et ainsi de contribuer à rendre compte du fonctionnement de ce type de texte en tant que littérature.
Table des matières
L’objectif de cet article est de montrer comment certains concepts empruntés à la linguistique de l’énonciation permettent d’appréhender un type de texte – le sermon – dans sa spécificité, et de dégager et d’analyser certaines de ses caractéristiques particulières, et ainsi de contribuer à rendre compte du fonctionnement de ce type de texte en tant que littérature. Les liens entre stylistique et linguistique, et même linguistique de l’énonciation, n’ont bien sûr rien de nouveau1 : nombreux sont les travaux de stylistique énonciative, et l’énonciation a été intégrée depuis longtemps aux ouvrages sur la stylistique.2 Toutefois, s’il existe de nombreuses approches énonciatives du roman, du langage dramatique et même de la poésie, il en est très peu des discours oratoires retranscrits ou transmis par écrit, et d’autant moins des sermons. L’importance du sermon comme littérature ne saurait pourtant être négligée étant donné sa place dans la vie intellectuelle et littéraire de périodes aussi riches que le XVIe et le XVIIe siècles : que l’on songe seulement à John Donne en Angleterre ou à Bossuet en France, à l’influence du prêche sur la production littéraire de l’époque, et au volume représenté alors par la littérature religieuse en général et les sermons en particulier.3
Cette étude, qui prolonge des travaux antérieurs,4 s’appuie sur une conception fonctionnelle, sélective et opportuniste de la stylistique : fonctionnelle, car elle s’attache à rendre compte de la fonction des faits stylistiques5 repérés dans les textes, notamment en relation avec leurs effets sur le récepteur informé ; sélective, car il ne s’agit pas d’être exhaustif mais de s’intéresser à des faits jugés saillants ; opportuniste, enfin, puisque c’est l’objet d’étude – le texte – qui, par le biais d’une lecture critique, attentive et serrée,6 impose le choix de la méthode et des outils, et non l’inverse. Il s’agit d’emprunter à la linguistique comme à la rhétorique, ou à toute autre discipline, les concepts opératoires qui peuvent s’avérer pertinents en fonction des besoins suscités par les textes. Cette approche des textes trouve également son origine dans la nécessité de trouver des outils d’analyse adaptés, permettant d’étudier des textes dans ce qu’ils ont de particulier : j’évoque ici le cas du sermon mais la question pourrait être étendue plus largement au genre oratoire, et plus particulièrement aux autres discours réécrits après avoir été prononcés. Le statut littéraire – ou poétique au sens large – du sermon demeure en effet problématique : discours oratoire doué d’une fonction pédagogique d’évangélisation et d’instruction, mais également d’exhortation, le sermon est généralement étudié comme document historique, ou comme texte argumentatif, à l’occasion poétique, sans réellement rendre compte du fonctionnement spécifique de ce type de texte en tant que littérature, outre la question de la qualité et de l’efficacité de l’argumentation. Or, si la compréhension des conditions historiques, théologiques et politiques dans lesquelles ces discours ont pu être réalisés est indispensable, elle ne suffit néanmoins pas à leur étude en tant que textes poétiques.
Le sermon se caractérise par son historicité dans le sens où, dans la plupart des cas, le sermon est un texte qui a eu lieu, du moins sous la forme du prêche. Le sermon est ainsi un texte-événement7 : il renvoie à un événement énonciatif historique dont la date, le lieu, c’est-à-dire les coordonnées de l’univers référentiel qui définissent sa situation d’énonciation « originelle », peuvent être connues de manière plus ou moins précise, en fonction des auteurs et des textes. De plus, le sermon que je nomme « fixé », c’est-à-dire prêché puis couché par écrit d’une manière ou d’une autre (tachygraphie – non-auctoriale –, édition contemporaine ou tardive, auctoriale ou non), est un texte hybride, hybridité résultant de son origine orale et de sa transmission écrite.8 En raison même de la nature « historique » ou « événementielle » des textes, les traces de cet événement « originel » resurgissent à la surface des textes : il est ainsi plus que jamais possible d’appréhender « l’événement énonciatif à travers les traces repérables que celui-ci laisse dans l’énoncé » (Maingueneau, Éléments de linguistique 2). Étant ainsi particulièrement « tributaire des éléments de l’énonciation » (Larthomas 148), le sermon constitue naturellement un terrain riche à explorer à l’aide des concepts de la linguistique de l’énonciation. Je propose, dans les pages qui suivent, l’étude d’un certain nombre de faits énonciatifs9 qui reposent sur le mécanisme de référence10 à la situation d’énonciation particulière des sermons (que l’on peut formuler ainsi : vous et moi, ici et maintenant, pour commenter ce Texte, sous le regard de Dieu), notamment par le biais des déictiques qui permettent une localisation dans l’espace et le temps par rapport à la position du prédicateur durant le prêche, à partir d’exemples principalement issus de l’œuvre de trois grands prédicateurs anglais qui couvrent pratiquement à eux trois ce que l’on nomme parfois « l’Âge d’or » du sermon en Angleterre : Hugh Latimer (c. 1490-brûlé à Oxford en 1555), John Donne (1572-1631, ordonné en 1615) et Jeremy Taylor (1613-1667). Quelques incursions dans l’œuvre de Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) s’avèreront également utiles pour éclairer mon propos.
The Seventh Sermon Preached Before Edward VI, 19 April 1545 de Hugh Latimer s’ouvre, dans le style simple et direct qui caractérise ce prédicateur, par une référence au Texte scripturaire dont ce sermon se veut le commentaire :
By occasion of this text, most honourable audience, I have walked this Lent in the broad field of scripture, and used my liberty, and entreated of such matters as I thought meet for this auditory. (73)
L’expression déictique « this text », qui apparaît dès les premiers mots du sermon, fait référence à la citation de l’Écriture que Latimer a choisie pour thème de son prêche.11 Or, ce verset n’est pas cité directement par le prédicateur, ni avant l’extrait ci-dessus, ni à aucun moment dans le sermon. Cette référence à « this text » semble donc présupposer la prise de connaissance préalable de ce verset de référence par le lecteur, dans un avant du texte du sermon. On trouve un phénomène similaire, toujours chez Latimer, à l’ouverture du Second Sermon, To Convocation (1536) sur Luc 16.8 (« for the children of this world are in their generation wiser than the children of light ») : « Christ in this saying touched the sloth and sluggishness of his, and did not allow the fraud and subtlety of others » (15). « This saying », qui renvoie aux paroles du Christ, fait à nouveau référence, dès les premières paroles du prêche, au Texte scripturaire commenté dans le sermon. La citation de la Bible n’apparaissant pas dans le cotexte postérieur (elle n’est même jamais citée dans certains sermons), l’emploi du déictique démonstratif « this » à l’ouverture du sermon ne peut être interprété qu’en prenant en compte la situation d’énonciation historique dans laquelle ce texte a été réalisé : le prédicateur, durant l’office, commentant dans son prêche le texte de l’Écriture qu’il vient de lire à son auditoire, juste avant le sermon. Cette lecture préalable du Texte scripturaire, indispensable au prêche et à sa bonne compréhension, ne fait pas partie du sermon dans le sens où elle n’est absolument pas représentée ou dramatisée dans les textes des sermons en dehors de ce type de référence ponctuelle ; les éditeurs modernes omettent d’ailleurs parfois complètement de mentionner la citation de la Bible. La référence à l’acte de lecture du verset commenté qui précède le prêche est encore plus explicite dans l’exemple suivant, extrait de The third of my Prebend Sermons upon my five Psalmes (1626) de John Donne :
. . . as in those words which we handled then, wee sailed about the first Hemispheare, That of Joy, (In the shadow of thy Wings will I rejoyce) So, in these which I have read to you now, our voyage lies about the Hemispheare of Glory, for, (All the upright in heart shall Glory) » (Sermons VII : 238).
Dans cet extrait, qui fait par ailleurs directement référence à un autre sermon qu’il a prêché sur le texte cité entre parenthèses (In the shadow of thy Wings will I rejoyce),12 Donne mentionne on ne peut plus clairement, par le biais d’une formule récurrente dans ses sermons,13 la lecture qu’il vient de faire du verset de référence : « in these which I have read to you now ». La référence à la situation d’énonciation immédiate du prédicateur passe à nouveau dans ce cas par l’emploi du démonstratif (« these » pour « these words ») mais appuyé ici par « now » et par l’usage du present perfect : le lecteur est placé dans la position de l’auditoire du sermon, ou plutôt est-il poussé plus ou moins consciemment à reconstituer la situation d’énonciation « historique » de ce sermon. On assiste ainsi à une forme de brouillage du statut du récepteur qui se fait ici auditeur-lecteur.
Un procédé semblable peut aussi être observé à l’ouverture du sermon Preached in St. Mary’s Church, Oxford, upon the Anniversary of the Gunpowder Treason sur Luc 9.5414 de Jeremy Taylor :
I shall not need to strain much to bring my text and the day together. Here is ‘fire’, in the text, ‘consuming fire’, like that whose ‘Antevorta’ we do this day commemorate. This fire called for by the disciples of Christ ; so was ours too, by Christ’s disciples at least, and some of them entitled to our great Master by the compellation of his holy name of Jesus.
I would say the parallel holds thus far, but that the persons of my text, however ‘Boanerges’, ‘sons of thunder’, and of a reprovable spirit, yet are no way considerable in the proportion of malice with the persons of the day. (II : 92, je souligne)
Le prédicateur fait référence au Texte scripturaire (« my text », « the text ») et commente explicitement les circonstances de la citation biblique alors qu’elle n’apparaît à aucun moment dans le sermon. Toutefois, cet ensemble de procédés paraît bien moins frappant que dans les exemples précédents en raison de l’absence de démonstratif ou encore de déictiques comme « now » qui ancrent davantage le discours dans la situation d’énonciation. La question du brouillage du statut du récepteur évoquée plus haut paraît par conséquent moins pertinente dans ce sermon de Taylor que dans celui de Donne par exemple.
S’il est récurrent, ce phénomène de référence à la lecture préalable n’est toutefois pas systématique chez un même auteur – il est même finalement assez peu courant d’un point de vue statistique – et n’apparaît pas chez tous les prédicateurs. Par exemple, dans l’exorde du Sermon sur la mort prononcé le 2 mars 1662,15 Bossuet déploie une argumentation plus progressive pour introduire le Texte scripturaire, cité ici intégralement par le prédicateur, sans faire référence à une quelconque lecture préalable :
Me sera-t-il permis, aujourd’hui d’ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre ? Je ne pense pas, Messieurs, que des chrétiens doivent refuser d’assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C’est à lui que l’on dit dans notre évangile : ‘Seigneur, venez, et voyez’ où l’on a déposé le corps du Lazare ; (146)
Situées le plus souvent parmi les premières paroles du sermon, les références à la lecture préalable du Texte, qui, notamment lorsqu’elles sont incomplètes, nécessitent un certain nombre d’ajustements de la part du lecteur qui doit recomposer la situation d’énonciation pour saisir le sens de la référence, confèrent un caractère abrupt et dramatique au discours. Cet effet d’oralité et d’immédiateté, qui renvoie les lecteurs à la situation d’énonciation spécifique des sermons, se manifeste également par différentes références à l’environnement immédiat du prédicateur au moment où il parle. Ainsi, les références à l’auditoire auquel le sermon est adressé ne sont pas surprenantes étant donné le type de repérage qui caractérise ce genre de discours, dans lequel les objets, faits et êtres évoqués sont rapportés directement au je, ici, maintenant du prédicateur. Dans l’extrait du Seventh Sermon Preached Before Edward VI, 19 April 1545 cité précédemment, Hugh Latimer s’adresse ainsi respectueusement à son auditoire :
By occasion of this text, most honourable audience, I have walked this Lent in the broad field of scripture, and used my liberty, and entreated of such matters as I thought meet for this auditory. (73, je souligne)
On notera au passage que le prédicateur fait ici une distinction entre « audience », c’est-à-dire l’assemblée présente qui l’écoute, et « auditory », le type d’auditoire auquel il s’adresse et en fonction duquel il convient d’adapter soigneusement son discours, en particulier lorsqu’il s’agit d’un auditoire royal. Ces termes par lesquels le prédicateur interpelle son auditoire et l’inclut par là même dans son discours tout en conférant à ce dernier une qualité dramatique par le biais de ces références à la situation d’énonciation « historique » du sermon, sont à distinguer de l’usage que fait par exemple Bossuet de « Chrétiens » et de « mes Frères » dans l’extrait suivant du Sermon sur les devoirs des Rois (2 avril 1622), dans lequel ces deux termes prennent une valeur universelle et non pas spécifique à l’énonciation « historique » du sermon. Tout fidèle peut ainsi s’identifier au discours du prédicateur et se sentir interpellé par son propos :
Le triomphe de mon Sauveur est bien éloigné de cette gloire ; et, au lieu de l’avertir qu’il est homme, je me sens bien plutôt pressé de le faire souvenir qu’il est Dieu. Il semble, en effet, qu’il l’a oublié. Le prophète et l’évangéliste concourent à nous montrer ce roi d’Israël monté, disent-ils, « sur une ânesse, sedens super asinam ». Chrétiens, qui n’en rougirait ? Est-ce là une entrée royale ? Est-ce ainsi, ô Fils de David, que vous montez au trône de vos ancêtres et prenez possession de leur couronne ? Toutefois, arrêtons, mes Frères, et ne précipitons pas notre jugement. (231-232, je souligne)
Les références à un élément ou à un objet particulier de l’environnement immédiat du prédicateur au moment du prêche sont néanmoins bien plus remarquables et frappantes, en particulier dans les sermons de Donne.
Le sermon Preached at the funerals of Sir William Cokayne Knight, Alderman of London, December 12. 162616 fut prêché, comme son titre l’indique, aux funérailles de William Cokayne, riche marchand londonien, membre de la Merchant Adventurers Company, et premier gouverneur d’Ulster. Les références à la situation immédiate d’énonciation sont peu nombreuses dans ce texte pour un sermon de circonstance mais elles sont particulièrement élaborées. En effet, ces références consistent toutes en une désignation du corps du défunt déposé dans l’église, ce qui met en relief les circonstances de ce prêche dont les thèmes centraux sont la mort et la résurrection. Ainsi, lorsque le prédicateur déclare, dans la divisio (l’annonce du plan du sermon), « All testimonies, all evidences of worldly happinesse, have a Dissolution, a determination in the death of this, and every such Man » (Sermons VII : 259, je souligne), « this » suggère la désignation de l’environnement physique du prédicateur, le corps du défunt présent devant l’auditoire, matérialisé dans le texte du sermon par le biais du langage, par le biais du démonstratif. Au-delà de ces circonstances historiques funèbres, Donne souligne ici, par cette référence saisissante, la relation d’identité entre toute situation immédiate, particulière et individuelle et la condition universelle de l’humanité devant cette preuve tangible de notre condition éphémère et transitoire.
On observe le même procédé lorsque le prédicateur déclare, toujours dans la divisio, en faisant référence à la fois au Texte scripturaire à commenter (les paroles de Marthe) et au corps de Cockayne présent devant les yeux de l’auditoire : « This Text which you Heare, Martha’s single words, complicated with this Text which you see, The dead body of this our Brother, makes up between them this body of Instruction for the soule ; . . . » (Sermons VII : 259). L’environnement physique du prédicateur et de son auditoire – en l’occurrence le corps du défunt – et l’explication du Texte scripturaire ne font qu’un. Présenté, par le biais d’un parallélisme syntaxique, comme le pendant de la citation de l’Écriture, et combiné au verbe de perception see, ce n’est plus le corps d’un défunt que Donne désigne et auquel il enjoint l’auditoire de se référer, mais, comme tout élément du livre de la Création, un texte – à la fois corps et corpus (on remarquera la syllepse « The dead body of this our Brother » / « this body of Instruction ») – qu’il faut déchiffrer, un message divin qu’il faut interpréter et comprendre.17 La Parole entendue à la lecture du Texte et la Parole lue dans la Création se combinent dans le prêche pour l’édification du croyant. La situation immédiate des actants du prêche, qui s’organisent dans le discours autour de la personne physique du prédicateur, sont indissociables de la structure argumentative de ce sermon puisque à chaque texte correspond un volet du sermon. On retrouve d’ailleurs le même procédé à l’articulation des deux premières parties du sermon :18
. . . for, there is nothing, not in spirituall things perfect. This we have seen out of the Text we have Heard ; And now out of the Text, which we See, we shall see the rest, That as in spiritual things, there is nothing Perfect, so in temporall, there is nothing Permanent. (Sermons VII : 271)
Le passage de l’oral, dans la situation d’énonciation « historique », à l’écrit, ou du temps du prêche au temps de la lecture, nécessite à nouveau un certain nombre d’ajustements pour le lecteur qui n’a pas, devant les yeux, le corps du défunt, ce qui rend parfois l’argumentation difficile à saisir et nécessite une part d’interprétation.
La répétition structurée de ces procédés de référence à la situation immédiate du prédicateur et de l’auditoire se situe parfois au cœur de la rhétorique de l’exhortation que Donne met en œuvre pour susciter la culpabilité et la peur d’une damnation instantanée chez le croyant dans le but de le conduire à un retour à Dieu :
But we are now in the work of an houre, and no more. If there be a minute of sand left, (There is not) If there be a minute of patience left, heare me say, This minute that is left, is that eternitie which we speake of ; upon this minute dependeth that eternity : And this minute, God is in this Congregation, and puts his eare to every one of your hearts, and hearkens what you will bid him say to your selves : whether he shall blesse you for your acceptation, or curse you for your refusall of him this minute : for this minute makes up your Century, your hundred years, your eternity, because it may be your last minute. (Sermons VII : 368-369, je souligne)19
Introduite par « But we are now in the work of an houre », cette longue phrase recentre le discours sur la situation immédiate d’énonciation (le prédicateur, l’auditoire, au moment du prêche) et plus particulièrement sur l’instant exact où sont prononcées ces paroles, par le biais de la répétition de la formule-clé « this minute » (cinq occurrences) accompagnée par le mot-clé « minute » (trois occurrences), au terme d’un raisonnement sur l’éternité de la damnation et le caractère incalculable et irreprésentable de cette éternité en termes humains. On trouve ici le schéma [this + repère temporel ou spatial], récurrent dans la prose de Donne,20 qui structure cette référence à l’instant (« this minute ») et se combine à la référence au lieu immédiat avec « in this Congregation » pour ancrer le discours dans l’ici et maintenant de l’auditoire avec notamment « And this minute, God is in this Congregation and puts his eare to every one of your hearts » qui décrit la condition de l’auditoire en soulignant l’omniprésence, la proximité immédiate d’un Dieu qui juge et condamne individuellement et dans l’instant. Les différentes répétitions ordonnées de « this minute » et de « minute » concordent toutes à souligner l’urgence de la situation, en produisant différents effets stylistiques. Ainsi, reprenant l’image du grain de sable développée dans le cotexte antérieur qui a permis d’associer le grain de sable au caractère ineffable et incalculable de la damnation éternelle,21 la minute de sable de « If there be a minute of sand left » devient une mesure de temps encore plus dérisoire qu’elle ne l’est déjà, et d’autant plus dérisoire que le sablier qui se trouvait alors à côté du prédicateur pour lui indiquer le temps dont il disposait pour s’adresser à son auditoire, permet de matérialiser, au moment où il prononce ces paroles, l’évanouissement rapide de cette minute si courte qu’à peine évoquée elle n’est déjà plus et doit être remplacée dans le discours par une minute de patience (« If there be a minute of patience left ») qui, elle, dépend de la volonté du croyant. Or, de cet instant immédiat dépend le salut du chrétien, comme l’exprime la sentence : « This minute that is left, is that eternitie which we speake of ; upon this minute dependeth that eternity ».
Les procédés de référence participent ici, avec d’autres procédés stylistiques, à exprimer une immédiateté du message du prédicateur, et un manque de temps manifeste pour l’auditoire auquel il s’adresse. Toutefois, si « this minute » et « now » sont interprétables dans la situation d’énonciation, ces expressions déictiques, en raison du décalage entre la situation de l’auditeur et celle du lecteur, et de l’ajustement qui en résulte, prennent dans le sermon rédigé une dimension allégorique voire anagogique qui s’intègre pleinement au message du prédicateur : à la lecture, la minute présente désignée par Donne n’évoque plus le moment de la prédication mais l’urgence, pour tout croyant, d’un repentir immédiat. Le sermon fixé sur la page prend ainsi véritablement valeur de « prédication écrite » à l’usage de tout fidèle. N’est-ce pas là le sens que Donne semblait vouloir donner à ses sermons rédigés lorsqu’il écrivit,
I know what dead carcasses things written are in respect of things spoken. But in things of this kind, that soul that inanimates them receives debts from them. The Spirit of God that dictates them in the speaker or writer and is present in his tongue or hand meets himself again (as we meet ourselves in a glass) in the eyes and hearts of the hearers and readers, and that Spirit, which is ever the same to an equal devotion, makes a writing and a speaking equal means to edification. In one circumstance my preaching and my writing this sermon is too equal : that that your ladyship heard in a hoarse voice then, you read in a coarse hand now.
Letter LXVIII, « To the Countess of Montgomery », April 1619
(Selected Letters, 89-90).
Le recours à une approche énonciative permet d’appréhender les textes des sermons en prenant en compte les spécificités issues de l’événement « originel » du prêche qui les a instaurés. Il ne suffit cependant pas, on l’a vu, d’indiquer qu’un orateur fait référence à son environnement immédiat, puisqu’il est naturel qu’un discours oratoire prenne pour point de repère celui ou celle qui le prononce ; il s’agit d’interpréter cet emploi récurrent et/ou saillant des mécanismes de référence, de proposer une interprétation du fonctionnement de ces procédés en relation avec la production du sens, d’analyser comment ils s’intègrent dans l’élaboration du texte, en relation avec l’acte de lecture.
Il convient également de s’interroger sur le statut de ces traces de l’énonciation originelle dans certains textes : outre qu’elles sont des faits stylistiques, ne constituent-elles pas des traits de style22 d’un genre, celui du sermon prêché puis fixé par écrit ? Une approche comparative et interdisciplinaire pourrait apporter des réponses à ce sujet. Il faut néanmoins noter que les références à la situation d’énonciation immédiate et « historique », de même que certains vestiges d’oralité dont il n’a pu être question ici23 mais qui participent du même phénomène, n’apparaissent pas, ou du moins pas de la même manière, dans tous les sermons fixés ; on l’a constaté par exemple avec les différences qui peuvent exister dans ce domaine entre des prédicateurs – certes différents pour bien d’autres raisons – comme Latimer, Donne, Taylor et Bossuet. Deux facteurs me semblent déterminants de ce point de vue24 : d’une part le mode de transmission du texte, et, d’autre part, la stratégie de l’auteur. Ainsi, les sermons de Taylor diffèrent peut-être de ceux de Donne en raison, entre bien d’autres aspects, de leur mode de composition, de la manière dont ils furent rédigés ; mais les textes de ces deux prédicateurs diffèrent sur ce point de ceux de Latimer en raison de leur mode de transmission : les sermons de Latimer, qui furent copiés par des membres de l’auditoire durant le prêche, ont gardé un caractère de spontanéité et d’immédiateté qui a disparu chez Taylor dont les sermons furent entièrement rédigés ; en revanche, le caractère immédiat et dramatique des sermons de Donne, qui sont en réalité le fruit d’un travail de remaniement voire de réécriture, est plus concerté et semble bien participer d’une stratégie de la forme. Ceci me conduit à penser que la question de la saillance des mécanismes de référence dans les sermons fixés permet également de caractériser, bien que partiellement, le style d’un prédicateur : parmi les prédicateurs évoqués, seul Donne en fait un procédé structurant et de surcroît souvent dominant. Il semble véritablement avoir intégré à sa stratégie textuelle le degré voulu « d’oralité » de ses sermons publiés qui possèdent cette qualité dramatique et cette immédiateté singulières.
Une approche énonciative des sermons peut ainsi permettre de mettre en lumière, de décrire et d’interpréter un certain nombre de procédés rhétorico-stylistiques spécifiques à ce type de discours tout d’abord prononcé en public puis le plus souvent véritablement réécrit, tout en prenant en compte le mode de transmission de ces textes, et ainsi de souligner que, dans le cas des sermons fixés, la « transmission du texte ne vient pas après sa production, la manière dont il s’institue matériellement fait partie intégrante de son sens » (Maingueneau), Le Contexte de l’œuvre littéraire 84).
Bibliographie
Ouvrages cités
BOSSUET, Jacques-Bénigne, Sermons. Le Carême du Louvre, 1662. Édition présentée, établie et annotée par Constance Cagnat-Deboeuf. Paris : Gallimard, 2001.
BUSH, Douglas, English Literature in the Earlier Seventeenth Century, 1600-1660. 1945. 2nde édition révisée. Oxford : Clarendon, 1962.
CAILLET, Pascal, « Texte, contexte, hors-texte : deux sermons sur la conspiration des Poudres ». Bulletin de la Société de Stylistique Anglaise 26, 2005, 139-156.
_____________. Une approche stylistique des Sermons de John Donne. Lille : Atelier National de Reproduction des Thèses, 2006.
CHAROLLES, Michel, La référence et les expressions référentielles en français. Gap : Ophrys, 2002.
COGARD, Karl, Introduction à la stylistique. Paris : Flammarion, 2001.
Donne, John, Devotions upon Emergent Occasions and Death’s Duel with The Life of Dr. John Donne by Izaak Walton. Préface d’Andrew Motion. New York : Vintage Spiritual Classics, 1999.
_____________. Selected Letters. Éd. P. M. Oliver. Manchester : Carcanet, 2002.
_____________. The Sermons of John Donne. Éd. George R. Potter et Evelyn M. Simpson. 10 vols. Berkeley : U of California P, 1953-62.
FOUCAULT, Michel, L’Archéologie du savoir. Paris : Gallimard, 1969.
Kerbrat-Orecchioni, Catherine, L’Énonciation : de la subjectivité dans le langage. Paris : Armand Colin, 1980.
LARTHOMAS, Pierre, Notions de stylistique générale. Paris : P.U.F., 1998.
Latimer, Hugh, The Sermons. Éd. Arthur Pollard. Manchester : Carcanet, 2000.
Maingueneau, Dominique, Éléments de linguistique pour le texte littéraire. 1986. 3ème édition revue et augmentée. Paris : Nathan, 2000.
_____________. Le Contexte de l’œuvre littéraire : Énonciation, écrivain, société. Paris : Dunod, 1993.
MATHIS, Gilles, « Fait stylistique relationnel ». Bulletin de la Société de Stylistique Anglaise 15, 1994, 4-30.
_____________. « Trait de style et fait stylistique ». Actes du Congrès de la S.A.E.S. de Limoges. Études Anglaises 78, 1978, 43-52.
MOLINIÉ, Georges, La stylistique. Paris : P.U.F., 1994.
SHAMI, Jeanne, éd. John Donne’s 1622 Gunpowder Plot Sermon : A Parallel Text Edition. Pittsburgh, PA : Duquesne UP, 1996.
TAYLOR, Jeremy, The Whole Works of the Right Reverend Jeremy Taylor, D.D., Lord Bishop of Down, Connor, and Dromore, with an Essay, Biographical and Critical, in three volumes. Londres : Reeves & Turner, 1880.
Documents annexes
Il y a 1 document annexé à cet article.Notes de base de page numériques:
il s’agit, en stylistique, de mesurer le jeu littéraire de ces procédures, orienté selon l’axe de la fonction poétique, c’est-à-dire en régime de littérarité. Mais celle-ci est en l’occurrence mise en œuvre à travers des conditions d’énonciation qu’il faut d’abord décrypter : individuelles et génériques. Les conditions génériques sont à la fois d’époque, d’esthétique, de destinataire et de type de littérature : elles engagent des déterminations langagières multiples et codées. Les conditions individuelles sont évidemment les marques relevant d’un auteur, mais aussi celles de tous les substituts fictionnels d’un producteur de discours. (59-60)
Aussi banal qu’il soit, aussi peu important qu’on l’imagine dans ses conséquences, aussi vite oublié qu’il puisse être après son apparition, aussi peu entendu ou mal déchiffré qu’on le suppose, un énoncé est toujours un événement que ni la langue ni le sens ne peuvent tout à fait épuiser. Événement étrange, à coup sûr : d’abord parce qu’il est lié d’un côté à un geste d’écriture ou à l’articulation d’une parole, mais que d’un autre côté il s’ouvre à lui-même une existence rémanente dans le champ d’une mémoire, ou dans la matérialité des manuscrits, des livres, et de n’importe quelle forme d’enregistrement ; ensuite parce qu’il est unique comme tout événement, mais qu’il est offert à la répétition, à la transformation, à la réactivation ; enfin parce qu’il est lié non seulement à des situations qui le provoquent, et à des conséquences qu’il incite, mais en même temps, et selon une modalité toute différente, à des énoncés qui le précèdent et qui le suivent. (40-41)
Nous appellerons « faits énonciatifs » les unités linguistiques, quels que soient leur nature, leur rang, leur dimension, qui fonctionnent comme indices de l’inscription au sein de l’énoncé de l’un et/ou l’autre des paramètres qui viennent d’être énumérés [protagonistes et situation de communication], et qui sont à ce titre porteuses d’un archi-trait sémantique spécifique que nous appellerons « énonciatème ». (31)
And being now come to this double worke, whether I looke up to the Throne of Heaven, and that Firmament, for my first worke, The Instruction of the Living, or downe to the stones of the Grave, and that pavement, for my second worke, The commemoration of the Dead, I need no other words than these which I have read to you, for both purposes ; (63, je souligne)
And be this the end of our first Text, as it is a Text for Instruction. Passe we now to our second, our Text for Commemoration. Close we here this Booke of life, from which we have had our first text, And, Surge quæ dormis in pulvere, Arise thou Booke of Death ; thou, that sleepest in this consecrated dust ; and hath beene going into dust, now almost a Moneth of dayes, almost a Lunarie yeere, and dost deserve such Anniversaries, such quick returnes of Periods, and a Commemoration, in every such yeere, in every Moneth ; Arise thou, and bee another Commentary to us ; (Sermons VIII : 85)
But in this curse of God in the Text, there is no number ; it is an indefinite future ; He shall be accursed : A mile of cyphers or figures, added to the former hundred, would not make up a minute of this eternity. Men have calculated how many particular graines of sand, would fill up all the vast space between the Earth and the Firmament : and we find, that a few lines of cyphers will designe and expresse that number. But if every grain of sand were that number, and multiplied by that number, yet all that, all that inexpressible, inconsiderable number, made not up one minute of this eternity ; neither would this curse, be a minute shorter for having been indured so many Generations, as there were grains of sand in that number. (Sermons VII : 368)
Pour citer cet article :
URL: http://stylistique-anglaise.org/document.php?id=277
(Consulté le 08 septembre 2010)
© Pascal Caillet. Propriété intellectuelle de l'auteur. Tous droits réservés.
Quelques mots à propos de : Pascal Caillet
Université de Provence
RSS