30 (2008)

Christopher Desurmont

Modalisations obligatoires de l’adjectif prénominal

Résumé

Certains adjectifs ne peuvent être « attributifs » (donc prénominaux) que moyennant une modalisation, si bien que l’adverbe d’adjectif devient un instrument de grammaticalité. Ainsi, les adjectifs en a- sont normalement postposés ou prédicatifs, sauf s’ils sont modalisés (fast-asleep children), ou s’ils sont mis à la forme négative (unashamed joy). C’est aussi le cas de certains adjectifs participes (a badly scratched head). Sous l’effet de la modalisation adverbiale, l’objet dénoté par l’expression adjectif – nom (quand l’adjectif doit être modalisé) apparaît présupposé, ce qui avalise l’insertion de A devant N, compte tenu des exigences de la « prénominalité » (préalablement définie en termes de propriété positionnelle) : a wonderfully preserved woman. La modalisation de l’adjectif prénominal s’avère également indispensable dans d’autres constructions, notamment dans des contextes comparatifs ou dans des séquences de deux adjectifs où l’adverbe d’adjectif permet de concilier deux qualifications discordantes.

Cet article concerne la modalisation adverbiale de l’adjectif épithète prénominal1 quand celle-ci est obligatoire. En règle générale, l’adverbe d’adjectif est facultatif : a (very) nice girl. Cependant, il n’en est pas toujours ainsi; la modalisation adverbiale devient alors vecteur de recevabilité ou même de grammaticalité.

L’explication de la contrainte adverbiale doit parfois faire appel (me semble-t-il) aux exigences d’une propriété positionnelle caractérisant (ce que j’appelerai) la « prénominalité ». On sait que les propriétés et qualités sont exprimées en position prénominale si elles sont préconstruites, et notamment si l’adjectif est classifiant, tel l’adjectif dénominal relationnel : presidential elections, atomic energy. Cependant, un adjectif prénominal peut aussi être de type appréciatif, ou descriptif – adjectif central, prototypique –, sans être classifiant au sens strict du terme2, et peut alors signifier une propriété aliénable. Si la modalisation adverbiale de l’adjectif prénominal est tributaire d’une propriété positionnelle, il nous faut une définition de la prénominalité qui puisse se vérifier aussi bien pour un adjectif central descriptif que pour un adjectif périphérique classifiant, et cela même si l’adjectif descriptif signifie une propriété provisoire.

D’autres paramètres peuvent intervenir dans l’explication de la modalisation adverbiale – dans le cadre de structures comparatives et superlatives, ou encore, dans les structures de coordination –, mais ils s’inscrivent généralement dans le cadre limité du groupe nominal.

La position prénominale est la plus appropriée pour l’expression d’une propriété adjectivale dont l’association avec le nom est préconstruite; ainsi, a nice girl ne signifie pas une fille gentille uniquement dans la situation provisoire dont est témoin l’énonciateur, et l’expression a fallen woman ne désigne pas une femme qui vient de tomber, mais « une fille perdue ».

Tous les adjectifs ne sont pas « classifiants ». Un adjectif me semble être classifiant au sens strict de ce terme s’il désigne une propriété vérifiable et non gradable, si cette propriété est inaliénable ou indiscutable, et si l’objet dénoté par la combinaison A/N désigne une sous-classe préconstruite ou un type de N.

L’adjectif « interesting » dans an interesting book par exemple ne répond à aucun de ces critères, alors que "presidential" dans presidential elections répond à tous les trois. Si tel adjectif est classifiant, il est obligatoirement prénominal (donc ni postnominal, ni prédicatif), d’où l’agrammaticalité de : *elections presidential, *energy atomic, *these elections are presidential, *this energy is atomic. La classifiance d’un adjectif explique sa position devant le nom4, mais la position devant le nom n’implique pas la fonction de classifiance. Il s’en suit que la prénominalité ne peut être caractérisée de façon générale par la notion de « classifiance ».

Sachant qu’un adjectif prénominal peut être classifiant (au sens strict) ou non, gradable ou non, absolu (intersectif) ou relatif (subsectif), statif ou dynamique, cantonné à la position prénominale ou pouvant être également prédicatif, qu’il peut désigner soit une propriété stable (éventuellement inaliénable), soit une propriété provisoire (donc aliénable), il s’en suit qu’aucun de ces traits ne caractérise la position prénominale. Se pose alors la question : existe-t-il bien une « propriété positionnelle » de la prénominalité qui, par définition, se vérifie même pour un  adjectif appréciatif ou descriptif (non classifiant) s’il exprime une situation provisoire ?

Il semblerait que la notion de « stabilité » garde cependant toute sa pertinence, en dépit de ce qui vient d’être dit, quand il s’agit de comprendre la prénominalité ; seulement, elle doit être redéfinie. L’explication de la modalisation adverbiale obligatoire reposera alors pour l’essentiel sur les exigences propres à la prénominalité conçue comme contrainte positionnelle.


Comparons :

(a) a nice girl

(b) *a girl nice

(c) a girl nice with boys

(d) This girl IS nice


NICE est un adjectif appréciatif, typiquement adjectival, car pouvant être attributif (voir a), prédicatif (voir d), et gradable (a very nice girl). L’irrecevabilité de (b) est corrigée par (c) par une complémentation de la tête adjectivale. Postposé au nom cible de l’incidence, donc postnominal, l’adjectif désigne une propriété provisoire, ou relative. Si la propriété est provisoire, il faut un circonstant : a girl nice most of the time. Si la propriété est relative, il faut expliciter la restriction: a girl nice with boys.


Comparons les phrases suivantes :

(e) A girl nice with boys can be nasty with other girls.

(e’) A girl can be nasty with other girls even though/if/when she’s nice with boys.

(f) ??A nice girl can be nasty with other girls.


Le SA postposé en (e), – [nice with boys] – ne dit rien sur la gentillesse de la fille en général, car l’adjectif nice n’a aucune autonomie dans l’incidence s’il est complété par un constituant limitant son extension. Il s’en suit que le prédicat can be nasty with other girls n’entre pas en conflit avec la qualification antérieure; la phrase (e) est donc recevable5.

L’adjectif appréciatif prénominal (dont l’extension ne peut être restreinte par un constituant postposé : *a nice with boys girl) signifie une propriété de tout le référent du nom cible. Cette propriété peut ne pas être permanente :


(g) She’s a nice girl when she behaves like that.

(g’) C’est une gentille fille en tout cas quand elle se comporte ainsi.

(g’’) C’est une gentille fille uniquement quand elle se comporte ainsi.


La phrase (g) reçoit normalement l’interprétation (g’), et l’interprétation (g’’) seulement si le verbe behaves est fortement accentué. La qualification est ici soumise à condition, mais la propriété exprimée par l’adjectif prénominal est garantie dans le cadre de la prédication en cours. Vérifions cela avec un adjectif participle :


(a) An object falling will soon lie on the ground.

(b) ??A falling object will soon lie on the ground.


FALLING exprime un procès de courte durée. L’adjectif prénominal ne désigne donc pas toujours une propriété permanente. Dans la phrase (b) où l’adjectif est prénominal, il y a (me semble-t-il) entre le sujet et le prédicat une incompatibilité dont on peut tirer profit. Pour le dire vite : a falling object cannot be falling and be on the ground at the same time. Or si la phrase (a) est au contraire acceptable, force est de constater que ce raisonnement ne tient plus si l’adjectif est postnominal.

Quand le participe est postnominal (phrase a, recevable), le caractère provisoire du procès, déjà signifié par le sens des mots, est en plus encodé dans la syntaxe: la position postnominale étant munie de cette propriété positionnelle. Quand le participe est prénominal, la propriété adjectivale demeure objectivement provisoire, mais la structure signifie qu’elle est inaliénable dans le cadre de la prédication en cours. Un nom qualifié par un adjectif prénominal ne peut être le support d’une prédication qui de quelque façon viendrait annuler cette propriété.

La « prénominalité » signifierait donc la permanence de la propriété adjectivale en tout cas dans l’espace de la prédication, sans préjuger de son degré de permanence objective.

La modalisation adverbiale peut permettre à telle classe d’adjectifs d’échapper à une  contrainte positionnelle. On sait que les adjectifs « en a- » comme afraid, asleep, alive sont normalement prédicatifs. J’appellerai cela « la contrainte prédicative ». Les contrastes suivants de Greenbaum et Quirk (1990 : 131) montrent que ces adjectifs peuvent échapper à cette contrainte positionnelle en étant modalisés adverbialement6 :

A somewhat afraid soldier (*an afraid soldier)

The fast-asleep children (*the asleep children)

A really alive student (*an alive student)

Certains expliquent la position prédicative affectant cette classe d’adjectifs en invoquant leur origine prépositionnelle, et en leur donnant le statut d’un SP (Martine Schuwers 2004 : 28), (Ora Matushansky 20067) ; or sachant qu’un SP ne peut être attributif, il semble difficile de les considérer comme tel. Quoi qu’il en soit, on observe que la modalisation adverbiale ouvre la voie à la fonction attributive (à la position prénominale).

Les trois adverbes (somewhat, fast, really) indiquent une idée de degré. Fast exprime le haut degré dans fast-asleep, et really peut être considédéré comme un adverbe intensif dans really alive, où l’adverbe est comparable à l’adjectif intensif real dans a real scholar ou a real fool.

L’expression d’un degré quelconque implique la notion de gradabilité, laquelle est présentée classiquement comme une condition nécessaire, mais non suffisante, de prototypicalité adjectivale8. La possible modalisation adverbiale de ces adjectifs ne fait que rappeler leur gradabilité virtuelle, puisque l’on peut dire She was very much alive. Il ne s’agit donc pas tant d’un reclassement que d’une opération par laquelle la gradabilité apparaît comme « une donnée contruite » (comme le veut par exemple Claude Charreyre 1996).

L’adjectif asleep renvoie à une activité provisoire: *asleep children n’est pas acceptable, tandis que fast-asleep children est possible, par exemple dans la phrase There are fast-asleep children in all the bedrooms. La propriété reste provisoire puisque les enfants vont se réveiller à tout moment, mais elle a fait l’objet d’une modalisation adverbiale exprimant le haut degré.

Le défaut de stabilité référentielle de la propriété adjectivale serait ainsi compensé par l’opération d’adverbialisation. Une opération d’évaluation quantitative/qualitative débouche sur le verdict adverbial fast-asleep qui présuppose asleep. En effet, on ne peut être « profondément endormi » que si l’on est déjà endormi.

On observe en parallèle que le superlatif lui aussi favorise l’insertion des adjectifs en a- devant le nom: *She is an awake girl n’est pas recevable, alors que She is the most awake girl of the lot l’est nettement plus ; or le superlatif d’une qualité présuppose l’antériorité notionnelle de la qualité désignée par le seul adjectif.

La contrainte positionnelle sur les adjectifs en a- peut aussi être contournée au moyen de la négation. On ne peut pas dire *an ashamed person/attitude/belief etc., mais on peut dire an unashamed admirer/joy/belief.

Attribuer à l’objet O la propriété non-p au moyen du préfixe de négation un- implique le rejet de la valeur positive p au terme d’une exploration des données sur la base d’un préjugé favorable à la valeur positive. Ceci revient à dire que le négatif ne peut être appréhendé directement. Cette façon d’envisager la négation correspond à ce qu’en dit Danon-Boileau 1994 : 178 qui prend appui sur le concept psychologique de la « Dénégation ». L’auteur insiste sur « la notion d’anticipation » associée à la valeur positive, puis il écrit : « Cette notion dérive directement de l’article de Freud sur la Dénégation. Pour Freud la négation est l’expression d’un écart entre ce que l’on anticipait (ce à quoi l’on s’attendait, ce que l’on souhaitait, ce que l’on désire) et ce que l’on constate. » Et un peu plus loin : « (...) ce que traduit la négation c’est la discordance entre cette anticipation préconstruite sur le mode déontique et la réalité constatée au moment de l’énonciation. »

La négation implique et donc incorpore la valeur positive en la transcendant. En disant an unashamed attitude, on désigne une attitude qui s’est affranchie des règles de bonne conduite généralement admises. L’adjectif n’a pas de sens si le récepteur ne peut se représenter le complémentaire positif qui sert de point d’ancrage. La valeur négative se présente donc comme le dépassement d’une situation attendue, ou d’un état normal; elle implique l’antériorité notionnelle de la valeur niée et en donne une image stabilisée en signifiant qu’elle ne sera plus prise en compte. Cela suffit pour créer les conditions d’un affranchissement syntaxique à la contrainte prédicative.

Considérons à présent la modalisation de l’adjectif participe9. Bolinger (1967 : 9) dit ceci : “Perfect participles. The typical perfect participle that can be used attributively is one that leaves a mark on something : a dented fender, a wrecked train, a smashed table, a bruised cheek, a frozen branch, a smudged eyelid. When one scratches one’s head the result is not *a scratched head but when one scores a glass surface the result is a scratched surface10.

Partant de ces observations, on peut faire valoir que le GN [a badly scratched head] – avec l’adverbe badly – paraît beaucoup plus acceptable, car l’adjectif ainsi modalisé dénote un état résultant stabilisé sous la forme d’une marque visible.

Selon Martine Schuwer (2000), la sous-classe des participes généralement cantonnés à la fonction prédicative expriment soit une propriété constatée, soit une propriété inférée de type interprétation. On observe cependant que l’adverbialisation peut permettre à de tels participes de fonctionner comme attributif, donc de s’affranchir de la contrainte prédicative :  

At seventy-two, Pauline Attenborough could still sometimes be mistaken in the half-light, for thirty. She really was a wonderfully preserved woman, of perfect chic.

D.H.Lawrence, “The Lovely Lady” 11.

On ne dirait pas *She was a preserved woman, of perfect chic, car preserved (appliqué à une femme) indique une propriété (malheureusement) provisoire12. Cependant, modalisé par l’adverbe wonderfully, ce participe accède à la fonction attributive.

Cet exemple implique un adverbe appartenant à une sous-classe d’adverbe en –ly que Martin Morzycki (2004) appelle les “remarkably adverbs” et qui comprend entre autres amazingly, stunningly, unusually : “Very roughly, remarkably adverbs might be said to have a semantics that gives rise to a judgment about a property to a particular degree – that is to say, remarkable or surprising or horrible.” L’expression ‘to a particular degree’ implique la gradabilité, et en effet, l’adverbe wonderfully exprime non seulement le sentiment de l’énonciateur, mais aussi le haut degré de la propriété. Gloses :

She was preserved to a great extent, such as to cause wonder.

She was such a well preserved woman as to cause wonder.

Wonderfully est donc à la fois l’instrument d’un jugement appréciatif et d’une opération de quantification. En acclamant ainsi l’état du sujet (le visage de Pauline Attenborough échappant merveilleusement à l’effet du temps), l’énonciateur situe la propriété < preserved > dans un avant dont l’après est le résultat produit sur l’observateur, le sentiment d’émerveillement. Le jugement appréciatif adverbial implique une stabilisation de sa cible, et cette opération est assurée par la modalisation adverbiale elle-même. Cette configuration présupposante favorise l’insertion du participe en position prénominale en dépit du fait que l’instabilité objective de la propriété demeure inchangée13.

Voici sans commentaire un autre exemple où l’adverbe wonderfully joue un rôle de quantifieur tout en traduisant le sentiment de l’énonciateur, mais où le SA est prédicatif :

The provoking thing was that, though they had been about together and met a number of times and really talked, Bertha couldn’t yet make her out. Up to a certain point Miss Fulton was rarely, wonderfully frank, but the certain point was there, and beyond that she would not go.

Katherine Mansfield, “Bliss”14.

Nous avons vu avec les adjectifs en a- que le superlatif  pouvait favoriser l’insertion d’un adjectif en position prénominale. Il arrive que l’adjectif superlatif gagne lui-même à être modalisé :

Gwendolen: (...) Ernest has a strong upright nature. He is the very soul of truth and honour. Disloyalty would be as impossible to him as deception. But even men of the noblest possible moral character are extremely susceptible to the influence of the physical charms of others.

Oscar Wilde, “The Importance of Being Earnest” (Act III)15.

Gloses: But even men of the noblest moral character (that it is) possible to have.

Possible ici signifie une limite concernant la capacité à dépasser tel degré de qualité morale. Le SA superlatif noblest possible construit l’image d’un point extrême indépassable non pas dans l’absolu, mais relativement à la capacité de l’homme. En ce sens, possible relève de la modalité radicale dynamique.

La glose pourrait laisser croire que le GN-superlatif est une structure dérivée par l’opération “promotion-and-ellipsis” (PE) dont parle Richard Larson 2000 – qui parle aussi de “implicit relative readings” (IR readings) , opération « d’effacement + montée de l’adjectif ». Or Bernhard Schwartz a montré que les GNs-superlatifs ne sont pas le résultat d’une dérivation quelconque. Voici rapidement comment il s’y prend pour démontrer cela. Je me servirai ensuite de ses conclusions pour affiner l’analyse de cet exemple.

Cet auteur fait d’abord une série d’observations :

1°) Partant de la phrase Mary bought the largest present possible [for anyone to carry], par l’opération « promotion », on arrive à la phrase Mary bought the largest possible present [for anyone to carry] qui n’a pas forcément le même sens, puisque la proposition infinitive admet une interprétation de type “purpose clause” que n’a pas la phrase de départ (soit: un cadeau assez lourd pour que personne ne puisse le porter). L’ellipse se présente alors (bizarremment) comme une opération obligatoire si on veut retrouver le sens de la phrase de départ.

2°) Possible ne peut être à droite d’un superlatif analytique : *Mary bought the most expensive possible present.

3°) Dans la phrase They hired the best-known possible philosopher, possible placé à droite de l’adjectif composé best-known est épistémique et porte sur le nom philosopher.

Puis il conclut : “This suggests that prenominal possible never involves promotion and ellipsis in the first place. An alternative account analyses largest possible as a constituent, parsed as large [est possible]”.

Ainsi possible n’aurait pas subi une opération de déplacement et aurait une incidence directe limitée au seul morphème du superlatif. L’incidence ainsi ciblée signifie que c’est la construction même du domaine superlatif qui est problématisée indépendamment du contenu auquel il s’applique. Par l’association du morphème – est et de l’adjectif adverbial possible, le superlatif se trouve représenté non plus comme un point extrême, mais comme un espace divisible en degrés virtuels (ici de moralité). Si possible désigne une réalité indépassable (l’homme étant ce qu’il est), il implique en même temps la possibilité virtuelle d’un dépassement. Ainsi, la modalisation fait cohabiter le réel et le virtuel.

On her return from Japan in 1972, she published The Infernal Desire Machines of Doctor Hoffman, her most ambitious novel to that date, and her most demanding – a magical anatomy of cultures and institutions in which mystical creatures rub shoulders with historically solid ones, and questions about animal, vegetable or mineral are hard to answer.

Lorna Sage, “The Savage Sideshow: A Profile of Angela Carter”16.

L’adverbe historically est intersectif et classifiant. Il est indispensable dans ce contexte, car il fournit une matière référentielle nécessaire pour l’interprétation du GN :

? ... a magical anatomy of cultures and institutions in which mystical creatures rub shoulders with solid ones.

Le GN ? [historical ones] étant peu naturel, l’adjectif solid est ajouté pour devenir le support de l’incidence adverbiale, historical étant transformé en adverbe au moyen du suffixe –ly. Si solid peut être ajouté, cela tient au fait qu’il désigne une propriété inaliénable comprise dans la notion < historical > telle qu’elle s’applique au référent du nom creatures (ici pronominalisé) ; en effet, une créature ayant existé dans l’histoire est nécessairement une entité matérielle. On en conclut que le SA historically solid comprend un trait redondant, et c’est cela même qui donne son aspect naturel à ce GN.

L’adjectif modalisé appartient cette fois à une séquence de deux adjectifs coordonnés par and, et son caractère obligatoire s’explique entièrement dans ce cadre séquentiel :

 (...) Molly has never been able to see her father as anything less than a perfect and perfectly reasonable man, (...)

Nick Hornby, “How To Be Good”, p.74.

La coordination des deux propriétés n’est pas acceptable :

??Molly has never been able to see her father as anything less than a perfect and reasonable man.

L’adverbe d’adjectif perfectly est donc obligatoire. Il a ici la même fonction par rapport à l’adjectif reasonable que perfect utilisé comme adjectif intensif par exemple dans a perfect fool : il signifie que la notion ciblée est prise dans une acception qui se superpose parfaitement avec une représentation prototypique17.

Alors que A1 (perfect) est descriptif, perfectly est intensif dans son rapport à l’adjectif qu’il modifie. L’adjectif perfect qui en forme la base serait intensif dans le GN perfect reasonableness, car il ne peut être prédicatif : *His reasonableness IS perfect (à comparer avec a perfect man / This man IS perfect.).

Le coordonnant AND, contrairement à la virgule qui marque une incidence disjointe, exige un minimum de cohésion référentielle entre les propriétés coordonnées, et cette cohésion se mesure à la fois indépendamment du nom et en fonction du nom qualifié. La coordination avec and marque souvent une progression dans la qualification. Si la progression est brutale (avec une surenchère marquant une forme de rupture qualitative), la coordination est de type asyndète (la virgule l’emporte sur and); à l’inverse, la coordination syndétique avec and est la forme la plus appropriée si le deuxième SA « emboîte le pas » sur le premier sans effet de rupture qualitative ou quantitative18.

Que se passe-t-il ici ? Il s’agit d’intégrer deux qualifications: a perfect man, a reasonable man. L’adjectif perfect n’opère aucune discrimination, aucune restriction dans le référent de N : c’est de toute la personne dont il est question. Tel n’est pas le cas de reasonable qui est plus restrictif. Le jugement porté par perfect implique une connaissance de toutes les facettes de la personne, et cela en dépit de l’imprécision de la qualification, d’où l’irrecevabilité de ceci: *She saw him as a perfect and perfectly strange/unpredictable man.

Signifiant la « perfection », A1 (perfect) signifie un état indépassable caractérisé par un ensemble de qualités non définies. Tout adjectif venant à sa suite sera interprété comme une forme dégradée de qualification, même un adjectif comme wonderful : Molly has never been able to see her father as anything less than *[a perfect and wonderful man]. Afin de créer la cohésion exigée par le coordonnant and, la seule option ici est la répétition de la même propriété. Sous une forme adverbiale portant sur un autre adjectif, le tour est joué à condition que cet adjectif signifie une propriété positive: a perfect and perfectly reasonable man.

Voici un exemple comparable, où le GN comprend à nouveau deux adjectifs descriptifs discordants, mais rendus compatibles par modalisation adverbiale. Ici, l’adverbe rather porte sur un adjectif de dimension, et le SA rather small est lié avec though à un premier adjectif lui aussi modalisé :

They [Pauline Attenborough, son fils Robert, et sa nièce Cecilia] lived all together in a quite exquisite though rather small Queen Anne house some twenty-five miles out of town, secluded in a little dale, and surrounded by small but very quaint and pleasant grounds.19

D.H.Lawrence, “The Lovely Lady”20.

??They lived in an exquisite and small Queen Anne house.

??They lived in a quite exquisite though small Queen Anne house.

L’adverbe rather est indispensable pour éviter que la propriété de < petitesse > – fût-elle relative – soit identifiée à la valeur type, ce qui créerait une qualification dépréciative venant à la suite d’une qualification fortement appréciative.

Rather est construit sur une racine adjectivale qui signifie early, soon, quick, et il porte la marque -er du comparatif. Les dictionnaires donnent les sens suivants: more willingly, in preference, especially, more so than otherwise. Comme le dit Eric Gilbert (1989 : 26)21, l’emploi de rather implique la perception simultanée de deux termes, l’un étant postulé sans que l’autre soit pour autant complètement occulté : « (...) en marquant la primauté d’une occurrence notionnelle sur une autre, rather n’indique nullement l’élimination définitive de cette autre occurrence. »  

La maison est qualifiée de rather small, et non pas de small; la valeur < not small > n’est donc pas évacuée. Autrement dit, la maison est plus grande qu’une maison Queen Anne qui serait franchement petite pour une maison de ce type22. Les propriétés exquisite et small ne sont pas forcément incompatibles, puisque l’on peut dire an exquisitely small house; cependant, ces propriétés peuvent difficilement être conjointes, même en plaçant en premier l’adjectif le plus court, car small dans ce contexte n’a pas une connotation positive : ??They lived in a small(,) exquisite house / (...) a small and exquisite house. La permutation des deux adjectifs donne un résultat franchement inacceptable : *They lived in an exquisite and small house. Cette phrase est améliorée si and est remplacé par le marqueur adversatif but ou par la conjonction though: ?They lived in an exquisite but/though small Queen Anne house, mais le résultat n’est toujours pas très bon. Il faut que la propriété < small > de connotation ici plutôt négative fasse l’objet d’une modalisation adverbiale par laquelle elle deviendra compatible avec la première qualification. Ce résultat est obtenu avec l’adverbe rather :

They lived all together in a quite exquisite though rather small Queen Anne house.

Chacun des deux adjectifs est ainsi modalisé, ce qui crée un effet de symétrie qui contribue à la recevabilité du GN. L’adverbe rather a aussi pour effet nécessaire d’empêcher toute identification de la qualification avec la valeur centrale ou valeur type de la notion de < petitesse >, et de diminuer ainsi la teneur dépréciative de la qualification. La conjonction and reste cependant irrecevable, car même avec la modalisation de small, les deux qualifications demeurent trop discordantes, d’où la nécessité de marquer la relation de façon adversative, avec but ou though.23

Le dernier exemple vise à montrer que la modalisation adverbiale ne peut pas toujours être expliquée dans le cadre restreint du groupe nominal. Ici, le GN dans lequel se trouve l’adjectif modalisé constitue l’un des termes d’une structure comparative:

Mrs Attenborough’s face was of the perfect oval, and slightly flat type that wears best. There is no flesh to sag. Her nose rode serenely, in its finely bridged curve. Only her big grey eyes were a tiny bit prominent on the surface of her face, and they gave her away most.
D.H.Lawrence, “The Lovely Lady”24.

GLOSE :  Her nose  rode serenely like the fine curve of a bridge.

La glose montre que le GN est un cas d’hypallage. L’adverbe finely est incident à l’adjectif dénominal bridged, mais il porte sur le nom curve puisqu’il s’agit d’une « courbe parfaite » et non d’un « pont parfait ». Si on enlève l’adverbe finely, le résultat est irrecevable :

??Her nose rode serenely, in its bridged curve.

On a affaire à une comparaison implicite où in its bridged curve qui signifie a curve like that of a bridge joue le rôle de comparant. L’adverbe serenely s’inscrit dans une structure comparative qui fait que sa portée peut être plus large que son incidence. Dans la glose, la qualité de sérénité est ainsi distribuée aux deux membres de la comparaison, et c’est cela qui est irrecevable, car « une courbure sereine » n’a aucun sens. En rajoutant l’adverbe finely, on bloque la portée de serenely en la cantonnant au premier membre de la phrase, donc au comparé ; la présence de l’adverbe finely ne répond donc pas uniquement à une motivation stylistique.

Bibliographie

Bibliographie

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Documents annexes

Il y a 1 document annexé à cet article.

Notes de base de page numériques:

1  L’adjectif épithète prénominal sera ici désigné « attributif » (à l’instar des grammairiens anglais), et l’adjectif attribut (à droite d’un verbe copule) devient adjectif "prédicatif". Il sera aussi question de l’adjectif postnominal (postpositive) placé immédiatement à droite du nom.
2  La notion de « classifiance » est définie plus loin.
3  Dans ce qui suit, les adjectifs intensifs, restrictifs et de modalité ne sont pas pris en compte.
4  Comparant l’adjectif épithète  prénominal et l’adjectif postnominal (postpositive), Bolinger 1952 : 42 montrait que seule la position prénominale permettait l’expression d’une sous-classe : underseas craft versus craft underseas.
5  Dans la phrase (e), le SA me semble devoir être analysé non pas comme une relative réduite (déterminative), mais comme un constituant détaché, et cela en faisant valoir deux arguments : 1°) possibilité d’effectuer une pause après le GN [A girl]; 2°) possibilité de paraphraser sans relative, au moyen d’une subordonnée concessive ou temporelle (e’).
Voici une autre phrase (empruntée à Bolinger 1952: 41) où le SA n’admet pas non plus une lecture de type « relative déterminative » : Mary beautiful is something hard to imagine.  
Ceci dit, dans certains cas, une lecture de type « relative déterminative » semble plausible.
Poutsma 1928 cité par Bolinger 1952 : 40 établit un lien de ressemblance entre the money necessary et the money that was necessary. Greenbaum & Quirk 1990 : 136 voient l’adjectif useful dans l’exemple suivant comme une relative réduite: something useful = something THAT IS useful. Un SA postnominal ressemble bien à une relative réduite par exemple quand il existe une relation de cause à effet entre sujet et prédicat: a girl (who is) afraid  of insects is unlikely to sleep outside. L’effacement de who is ne change pas la signification.
6  Il s’agit de la classe des adjectifs en a- qui comprend ablaze, afloat, afraid, alert, alone, ashamed, asleep, aware, awake, alive. On sait que normalement, seule la position prédicative est possible : She is afraid versus *an afraid girl. She is asleep  versus *an asleep girl.
7  Martine Schuwers 2004 : 28 dit « On sait que a- correspond à une préposition en vieil anglais, ce qui expliquerait la position attributive obligatoire » [Traduisons position attributive ici par position prédicative]. Afin d’expliquer cette contrainte prédicative sur les adjectifs en a-, Ora Matushansky 2006 arrive à la même conclusion lorsqu’elle dit : « (...) il est nécessaire (...) de décrire les adjectifs en –a comme des PP [prepositional phrases], ce qui correspond à leur origine diachronique. »
8  Non suffisante, car la centralité adjectivale se caractérise aussi et surtout par l’aptitude de l’adjectif à assumer indifféremment les deux fonctions, attributive et prédicative. Rappelons que plusieurs types d’adjectifs périphériques ne sont ni gradables, ni prédicatifs.
9  Anna Kibort 2005 plaidant contre toute approche dérivationnelle du participe, invoque la notion de « participe résultatif » et banalise l’opposition de Huddleston 1984 : 322 et de Quirk & al 1985 : 168 entre le passif dynamique et le passif statif. Comparant the vase was broken by Tim (active/dynamic passive) et the vase was already broken (statal/stative passive), Kibort fait valoir qu’il suffit de retirer le complément d’agent d’un côté et l’adverbe de l’autre pour obtenir une seule et même phrase ambiguë : The vase was broken (où was est soit l’auxiliaire du passif, soit verbe copule). Cette même notion de « participe résultatif » est invoquée pour contester la règle de conversion de Bresnan (1982 : 23) dérivant l’adjectif participe du participe verbal.
10  Bien des participes ne signifient pas un procès susceptible de laisser une marque sur l’objet, mais il s’agit alors d’adjectifs qui ne disent rien sur les propriétés intrinsèques de l’objet. Par exemple, an unexpected event, où le participe est “speaker-oriented”, ou encore, a borrowed car : When we were on a house-party together up in Warwick, she left a borrowed car out in the rain with the top down, and then lied about it – (...) Scott Fitzgerald, The Great Gatsby, ch. 3.
11  Lawrence’s stories, essays and Poems, edited by Desmond Hawkins, Everyman’s Library, 1967, edition. 220. (Abréviation: LSEP).
12  En plus, aujourd’hui, le sens « mis(e) en conserve » doit ici être évité.
13  Cette analyse est en désaccord avec une observation de Martine Schuwer 2000 : 118. Dans une rubrique intitulée « Caractérisation interprétative », cet auteur explique la contrainte prédicative sur certains adjectifs en –ed par le fait que « le sémantisme de ces formes dit, en fin de compte, davantage sur le regard que l’énonciateur porte sur le sujet que sur le sujet lui-même. Chacune traduit en effet l’appréciation qu’effectue l’énonciateur, que ce soit de l’état affectif ou émotionnel du sujet évoqué (abashedafraidashamedhet upintimidatedpoised), ou bien du rapport qu’il perçoit entre le sujet et l’objet (addicted – attuned – destined – disposed – enmeshed – fascinated – faded – hell-bent – hooked – inclined – mixed up – pushed – strung out – wedded), ou enfin de son apparence physique (attired). »
He is generally believed to have been the model for Ezzie Fenwick [...]; and for Foppy Schwartz, a male dowager gorgeously attired in a dressing-gown of gold brocade, in Larry Kramer’s 1988 farce, ‘Just Say No’. (The Economist, June 17, 1995.)
Il ne me semble pas que la présence de l’adverbe gorgeously devant attired entraîne la contrainte prédicative. En effet, rien n’interdit de placer gorgeously attired en position prénominale: [a gorgeously attired male dowager]. Attire est un verbe transitif (attire in ...). Sous sa forme participiale, il signifie « vétu », mais il est déficitaire : *He is attired; il faut une complémentation (d’où le caractère « relatif » de cet adjectif en –ed). En rajoutant une complémentation, on obtient: attired in a gorgeous way. Ce complément adverbial peut être remplacé par un adverbe d’adjectif: gorgeously attired; et ce SA peut être aussi bien attributif que prédicatif. On retrouve une situation décrite par Schuwer elle-même dans le même article, p.114, avec l’exemple suivant :
More economically attuned chancellors such as [...] might have used the opportunity of German unity to tackle this and reform Germany from within. (The Economist, October 26, 1996).
14  Katherine Mansfield, Bliss and Other Stories, Penguin Books, (1962). 99.
15  Complete Works of Oscar Wilde (Introduced by Vyvyan Holland), Collins, London & Glasgow, 1969. 362.
16  In The New Anthology, (1987), Edited by Ian Hamilton, London, Paladin Grafton Books. 284.
17  Le « centre attracteur » ou « centre organisateur » de la notion pour les culioliens.
18  Ces observations sont détaillées dans un article récent sur « la coordination des adjectifs » (C.I.E.R.E.C., 2006), où j’ai essayé de montrer que mis à part le cas de l’empilement des adjectifs dans les séquences prénominales sans virgule et sans coordonnant, trois situations doivent être distinguées: det + A1 (,) A2 + N / det + A1 and A2 + N / det + A1 (,) ou and A2 + N.
19  La phrase est construite sur le principe structural du chiasme, avec le croisement des termes, ABBA, où A signifie l’idée du < beau >, et B, l’idée de < petitesse >.
20  LSEP : 221.
21  Eric Gilbert 1989, raisonnant dans le cadre culiolien – où le domaine notionnel est représenté de façon topologique, avec un intérieur I comprenant une valeur centrale type, un extérieur E, et une frontière (avec ou sans épaisseur) –, propose un traitement unifié de cet adverbe en exploitant principalement l’opération comparative dont il porte la marque. Voici un exemple particulièrement transparent, p. 45, avec une comparaison explicite, suivi du commentaire.
She was quite large actually, but compared to Manny Fox she seemed rather frail, for he was a fat cigar of a man.
“(...) rather marque que I = < frail > prévaut sur E = < not frail > et ce, du point de vue du repérage situationnel de la relation prédicative envisagée. Mais, comme dans les autres exemples où rather a une valeur de type épilinguistique, cela ne signifie nullement que E est totalement évacué.”
22  Rappelons ici que l’adjectif small est relatif (subsectif) : adjectif de dimension, son interprétation varie selon l’objet auquel il s’applique.
23  Il existe d’autres configurations où l’adverbe rather s’avère indispensable :  
Spring begins with the first narcissus, rather cold and shy and wintry. They are the little bunchy, creamy narcissus with the yellow cup like the yolk of the flower. The natives call these flowers tazette, little cups. They grow on the grassy banks rather sparse; or push up among thorns.
D.H.Lawrence, “Flowery Tuscany”. LSEP : 273.
24  LSEP : 220.


Pour citer cet article :

Christopher Desurmont. «Modalisations obligatoires de l’adjectif prénominal». Bulletin de la Société de Stylistique Anglaise , 30 (2008), p. 99-116.

URL: http://stylistique-anglaise.org/document.php?id=406
(Consulté le 08 septembre 2010)

© Christopher Desurmont. Propriété intellectuelle de l'auteur. Tous droits réservés.

Quelques mots à propos de :  Christopher  Desurmont

Université de Lille 3, UMR 8163, « Savoirs, Textes, Langage »

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