30 (2008)

Pierre Cotte

Expressivité secrète

Résumé

Le texte de cadrage du Colloque dans ses derniers paragraphes demande ce que la stylistique peut apporter à la grammaire et avance que l’objet de la seconde pourrait être, plus qu’un système abstrait de procédés d’expression, le style entendu comme appropriation de ces procédés à des fins personnelles en contexte. La nouvelle perspective énonciativiste et variationniste est stimulante mais avant cela comme le suggéraient plus radicalement Saussure, Jakobson ou Guillaume, le style ou quelque chose du style, pourrait être dans le trésor de la langue, au cœur même des servitudes, régularités et irrégularités de la grammaire. Certains linguistes traquent la motivation secrète des signes et des constructions. Une fois mise au jour celle-là est parfois assimilable à une expressivité qui approche du style. L’exemple de certains verbes irréguliers de l’anglais donnera matière à réflexion. Peut-être une langue est-elle stylistique en étant l’appropriation par une communauté de la faculté de langage.

L’expressivité est, admettons, un « rapport de convenance qui s’établit entre la chose exprimée et la manière de l’exprimer », une « heureuse rencontre » (Morier, 250,482). Elle est dans le texte, poétique ou non, et elle peut contribuer au style. Elle est aussi dans les formes de la langue, y compris grammaticales. Le renouvellement historique de certaines flexions verbales par des périphrases passe pour « expressif » : une simple flexion ne montre ni les éléments ni les relations d’une signification temporelle ou aspectuelle ; une périphrase, plus complexe, construit et analyse le sens : elle « convient » mieux à cette signification (Cotte 2005)1. La grammaticalisation de formes « expressives » signifie que la grammaire et le style sont moins étrangers l’un à l’autre qu’on croit; cet article montre une expressivité dans certains verbes irréguliers de l’anglais2.

1.1. En anglais, les verbes réguliers constituent une classe ouverte répondant à un seul modèle morphologique : leur prétérit (prt) et leur participe passé (pcp), de même forme, comportent une flexion aujourd’hui écrite –ed dont la prononciation dépend de la base lexicale à laquelle elle est affixée. Les verbes irréguliers constituent une classe « fermée »3 ; leurs prt et pcp, qui sont syncrétiques ou non, se construisent autrement, et de façon si variable qu’aucune typologie ne s’impose. Pour cet article on distinguera deux cas.

A) Prt et/ou pcp diffère(nt) de la base verbale qui donne l’infinitif par un trait positif : 1) un changement de voyelle : a) apophonie héritée du germanique pour exprimer les valeurs grammaticales : drink, win, find, hold, come…; b) accident de l’histoire : bleed, lead, breed, shoot…; 2) un affixe sourd au lieu du sonore attendu : smell, learn, burn…; 3) un dévoisement de la consonne finissant la base : bend, build…; 4) un –n pour le pcp : see, show…, ces traits étant combinables : 1b + 2 : feel, mean… ; 1b + 2 + 3 : lose, leave…, 1a + 4 : ride, drive, bite, blow, speak, do… La plupart des verbes irréguliers sont là.

B) Dans moins de 30 verbes invariables prt et pcp sont identiques à la base et n’ont ni la flexion régulière ni les traits positifs ci-dessus. Ces verbes sont bet, bid, burst, bust, cast, cost, cut, fit, hit, hurt, knit, let, put, quit, rid, set, shed, shit, shred, shut, slit, split, spread, sweat, thrust, wed, wet4. Je les analyserai sachant qu’ils peuvent avoir des variantes, régulières ou non. 16 sont sans variante : bid1 (faire une enchère), burst, cast, cost1 (coûter), cut, hit, hurt, let, put, set, shed, shut, slit, split, spread, thrust5. Les verbes à variante régulière (R) montrent seulement des tendances. Une spécialisation sémantique se décèle dans knit : R « tricoter », IR « souder ». La syntaxe joue dans rid (toujours IR dans be/get rid) et la variété d’anglais dans quit (GB : R/IR ; US : IR), fit (IR : US), bust (IR : GB). Rien de certain ne peut être dit de la variation de bet, wed, wet ou de shit, qui a une seconde variante IR shat. Dans shred et sweat, les formes IR sont devenues très rares. Enfin bid2 (implorer, ordonner) a une variante IR plus fréquente bad(e)/bidden.

La base des verbes irréguliers invariables finit par une occlusive alvéolaire, sourde ou sonore (bet,bid). L’affixe régulier de prt/pcp a aussi ces phonèmes. Certains ont donc proposé que le prt/pcp des premiers a cet affixe (cf. Huddleston et Pullum, 1601). Celui-ci n’aurait pas la réalisation syllabique [id] attendue après [t] ou [d] mais la réalisation non syllabique, qui serait, par assimilation progressive, [t] ou [d]. Des consonnes doubles s’ensuivraient ; l’anglais moderne les interdisant, une réduction donnerait les prt/pcp qu’on sait. Cependant cette hypothèse morphologique ne dit pas comment les verbes finissant par [t] ou [d] choisissent entre [id] et une autre forme de l’affixe régulier et pourquoi on a  bet, let, set, wet d’un côté et, de l’autre,  netted, petted, jetted; burst et  thirsted; bust et lusted; cast et blasted, lasted, fasted; cut et gutted, jutted; fit, hit, knit, quit et pitted; slit, split et  flitted, etc. En outre, prévoyant en synchronie la production de géminées interdites, elle est paradoxale. On supposera donc plutôt que les verbes invariables sont  sans affixe.

2.1. L’histoire donne à penser que les invariables sont moins un vestige qu’une création. Le moyen-anglais, qui est pertinent pour nous, avait des verbes « forts », où l’apophonie contribuait à signifier mode, temps, aspect ou personne et des « faibles » sans apophonie, où prt et pcp avaient un affixe comportant une occlusive alvéolaire6. Dans les premiers 7 séries d’oppositions vocaliques exprimaient les valeurs grammaticales. Malgré ce nombre le vocalisme de la base n’était pas libre, ce qui limitait la création des lexèmes. Comme ce vocalisme pouvait être commun à plusieurs séries, l’appartenance à une classe n’était pas prévisible et il fallait, le sens étant sans rôle, mémoriser. Enfin les alternances dans les séries n’obéissaient à aucun principe clair et aucune valeur n’avait la même marque dans chacune. Les verbes faibles étaient plus simples. 1) Le vocalisme de la base était libre, et la création des verbes l’était aussi. 2) La valeur grammaticale était toujours marquée par l’occlusive alvéolaire, qui devint la seule marque quand pcp perdit son préfixe. Le type faible accueillait donc les créations et nombre de forts du vieil-anglais se reformaient sur son modèle.

Ce type connaissait cependant deux formations selon qu’une voyelle e prononcée, dite « prédésinentielle », précédait ou non l’occlusive. La formation sans voyelle voyait interagir l’affixe et la partie lexicale du verbe : le premier était sourd ou sonore par assimilation; il s’effaçait après certains groupes consonantiques; s’il produisait une consonne double il réduisait une voyelle longue dans la base (fede  [ e :], fedde [e] ) avant de s’effacer encore (fedde => fed). Dans l’autre formation, la voyelle prédésinentielle s’interposant, la partie lexicale du verbe gardait toujours le vocalisme qui était le sien au présent ou à l’infinitif et l’affixe figurait toujours, l’occlusive alvéolaire étant sonore. Les deux formations furent longtemps des variantes et des formes mixtes existèrent. A la fin la seconde devint la formation « régulière » de l’anglais moderne, e étant réanalysé comme partie d’un suffixe syllabique7.

Mieux que l’autre, elle montrait – révélait et enseignait – la construction du sens. Tous les faibles analysaient et explicitaient ce que les forts confondaient ou cachaient : 1) leurs parties distinguaient lexique et grammaire ; 2) leur affixe unique traduisait l’unicité et l’identité à travers les énoncés de prt/pcp. Mais avec une base sans aucune variation, une voyelle séparatrice et un seul affixe toujours sonore, la seconde formation analysait mieux; elle se donnait comme la simple combinaison de formes sélectionnées dans des paradigmes bien séparés et elle s’offrait à l’imitation. La classe des réguliers résulte de son adoption par les créations et les emprunts, ainsi que  par des verbes forts et par une majorité des faibles de l’autre type8. Toutefois le reclassement dura, beaucoup de verbes hésitant, souvent jusqu’au XVIIIe siècle, ou au-delà. Qu’en était-il des verbes aujourd’hui invariables ?

2.2. En moyen-anglais, c’étaient, comme bien d’autres, des faibles relevant des deux formations et montrant parfois des formes mixtes9. 1) Ils avaient la variante sans e prédésinentiel, avec des géminées et une voyelle brève dans la base : cutte, lette…, ou un effacement de l’occlusive s’ils finissaient par un groupe consonantique : caste. 2) Presque tous avaient la formation en e et d au prt et/ou au pcp, parfois après une géminée : casted, cutted, let(t)ed, putted, sheded, etc. Ils pouvaient donc devenir réguliers mais, tandis que la formation régulière s’installait et attirait, ils ont soit gardé la forme qui devenait irrégulière et montré une variation : bet/betted, soit perdu la forme régulière (cutted, letted) au profit de l’irrégulière : cut, let. En cela ils ne furent pas seuls10. Mais alors qu’une langue donne généralement des marques sensibles à ses valeurs grammaticales, ils devinrent les seuls verbes anglais à ne plus marquer ainsi prt et/ou pcp quand disparurent les géminées, les indices de personne, et le préfixe du pcp. Grind, sweep ou swim ont préféré à des formes en -ed attestées à une époque (grinded, etc.) leurs formes irrégulières, mais celles-ci signalent positivement prt et pcp par un affixe et/ou une variation vocalique réalisés. Cut ou let, ayant le choix entre un affixe sensible  et une « marque zéro » qui ne montrait rien, ont préféré la seconde. Ainsi ils ont augmenté la classe des irréguliers tout en y créant une exception (une irrégularité) puisque le reste de cette classe marque positivement prt, pcp ou les deux11. A cette étrangeté s’ajoute une surprise : sur les 27 verbes 8, dont 6 aujourd’hui ne sont qu’irréguliers, ont été empruntés en moyen-anglais ou après au norrois : cast, hit, thrust, au néerlandais : fit peut-être, split (XVIe siècle) et au français : cost, hurt, quit. Ici l’emprunt n’a pas favorisé la forme régulière ; sur 174 irréguliers, seuls 10 autres, de différents types, ont été empruntés aussi : fling, get, sling, take, thrive (norrois), catch, dig, spoil, strive (français), shrive (latin). Tout se passe comme si les invariables s’étaient détournés d’une régularité annoncée12.

3. L’occlusive alvéolaire qui termine chaque verbe pourrait en être la raison. Comme tout phonème, cette consonne contribue à la forme globale du verbe et à l’identification du sens. Je fais l’hypothèse que : 1) elle est en outre expressive, un rapport de convenance s’établissant entre une partie du sens et sa réalisation phonétique ; 2) cette expressivité a joué un rôle dans l’irrégularité. Le sens en cause doit être cherché d’abord dans les 16 verbes seulement irréguliers, au-delà d’évidentes différences en matière de syntaxe et d’actance.

3.1. Quand ils signifient un procès matériel, burst, cast, cut, hit, hurt, put, set, shed, shut, slit, split, spread, thrust marquent un rapport dynamique à une limite. La limite, qui divise un espace, est implicite ou indiquée par un circonstant ou un complément dans une fonction quelconque. Le rapport est souvent un mouvement  sensible d’afférence : une approche jusqu’au contact.

Au plus simple, put signifie qu’un animé opère un transfert jusqu’à un lieu limite où s’arrêtent son mouvement et ce qui change de lieu (put one’s wallet on the table /put one’s hand somewhere). Dans d’autres emplois guère plus complexes le lieu n’est pas matériel (put in a difficult situation), le mouvement assigne (put the office upstairs), introduit (put a comma somewhere) ou porte à l’attention (put a question to someone) – quel que soit l’emploi, il y a arrivée et arrêt.

Set a le même sens général, avec l’idée de précision (set a tray down), de fixation (set a post into the floor) et/ou d’organisation (set plates on the table / set the table). Dans ses emplois non matériels (set a date / a price / limits, conditions, guidelines / a task / an example / a precedent / the tone, the trend) la limite est l’espace social commun, qui stabilise ce qui y entre de quelque façon et en fait un repère pour l’action. Au sens « déclencher » (set somebody thinking, set something in motion) le verbe signifie qu’une dynamique fait entrer dans un processus continu : identique à chaque instant et encore stable.

Remarques : 1) Pour la porter dans un lieu, la main doit aller à une chose et la prendre. Les actions les plus matérielles signifiées par put ou set comportent donc deux afférences ; cependant seule la première décrite justifie l’emploi de ces verbes, qui signifient plus que take. 2) Une afférence implique une efférence, l’éloignement d’un lieu précédemment occupé ; toutefois put et set focalisent l’afférence : un complément doit figurer le lieu de l’arrivée (*He put his wallet / He put his wallet on the table), non celui quitté (*He put his wallet out of his pocket (on the table)).

Cast signifie une  action où l’agent ne porte pas mais propulse une chose d’un point où lui-même reste à un autre auquel il la destine souvent. L’afférence est pertinente mais l’immobilité de l’agent rend sensible aussi l’efférence et cast signifie l’une ou l’autre, exprimant en tout état de cause un rapport à une limite. Efférence matérielle (cast shoe/skin) ou non matérielle (cast from one’s mind). Afférence matérielle explicite (cast into a place) ou implicite (cast a line/net, cast metal (verser le métal dans un moule qui fixe sa forme)). L’afférence non matérielle est  majoritaire. Elle n’est pas faible, mais connote la volonté de sonder, d’atteindre, d’altérer, ou de façonner (cast one’s mind back to a time, cast look/smile; cast spell/doubt/suspicion/shadow/light; cast in the role of).

3.2. Hit, hurt, cut, slit, split, burst référent aux conséquences d’une afférence. Dans ses principaux emplois matériels, hit implique qu’un mobile percute ce qui est ou non sa cible. Ce verbe est ponctuel, mais la référence à un mouvement atteignant une limite sous-tend la signification. Au sens « blesser », hurt signifie qu’un choc nuit à l’intégrité physique d’un animé. Même s’il focalise l’effet, ce verbe suppose aussi l’afférence : il provient d’une forme ancienne du verbe français qui est aujourd'hui heurter et il a eu les valeurs actuelles de hit13.

Cut, slit et split signifient la coupure. Typiquement, dans cette action, un instrument s’applique, rompt le bord (la limite) d’un objet et l’ouvre. L’ouverture visible témoigne de la force et de l’orientation de l’afférence14. Burst s’emploie quand tout ou partie d’une chose s’ouvre brusquement en tous sens, au risque d’une perte de substance, sous l’effet d’une forte pression, interne ou externe, sur son bord. Le bord qui enferme est de nouveau une limite et la pression est afférente.

3.3. Shut signifie obturer en appliquant, dans un dispositif, une partie mobile sur une partie fixe ou deux parties mobiles  l’une sur l’autre. Ce verbe implique encore l’afférence.

3.4. Thrust s’emploie quand un corps se projette, pousse, ou effectue un mouvement soudain et énergique dans une direction pour propulser, forcer un passage, porter un coup, ou une chose en un lieu. En soi ce verbe signifie un tel mouvement plutôt qu’un rapport à une limite, mais par ses compléments la majorité de ses emplois sont des efférences (thrust one’s hand out, thrust something aside) ou, plus souvent, des afférences (They thrust him into the back of the jeep, She thrust her hand in, He thrust the money into her hands / his hands into his pocket; His opponent thrust at him; He had marriage thrust on him). Les autres cas sont représentés par She thrust her way through the crowd (traversée) ou par The engine thrust forward (simple progression).

3.5. Shed et spread comportent une efférence. Shed signifie la séparation. Typiquement une réalité vivante se défait, après l’avoir produite, d’une de ses parties (ensemble ou matière continue) qui part sans destination (shed leaves, tears, teeth, skin, bark); par extension on a shed pounds, clothes, inhibitions, staff. Spread signifie l’expansion. Même si un circonstant précise une afférence (The revolution spread quickly from France to Italy) l’expansion est essentiellement efférence pour deux raisons. 1) Une chose en expansion grandit : occupant à l’instant t une première portion d’espace, elle occupe en t+ une portion supérieure dont la première est une partie. On perçoit cet accroissement en comparant des étendues successives, ce qui suppose de regarder chaque fois le premier lieu et de considérer le mouvement à partir de lui15. 2) L’expansion est atélique : si ce qui s’étend est discontinu et singulier (spread a cloth) ou si le substrat où une chose s’étend a ces qualités (spread jam on a slice of bread) elle prend nécessairement fin. Sinon, elle est sans borne prévisible (The fire spread very rapidly), ce qui interdit de la définir par l’afférence.

L’efférence de shed et de spread diffère de l’afférence majoritaire des autres verbes sur un point : le mouvement, atélique et progressif, concerne typiquement une réalité plurielle ou continue.

Sur les 16 verbes sans variante régulière 3 enfin, let, bid1 et cost1, signifient des procès non matériels. Une limite semble encore pertinente.

La réalisation des procès est logiquement pensée comme une afférence. Soit un monde repère composé d’un ensemble de choses réelles identifiées et de leurs relations. Consistant en cet ensemble positif particulier, il a des limites logiques et un extérieur, où est le non-réel qu’il implique : les impossibles et les simples possibles. Quand elle a lieu la réalisation d’un de ces possibles est donc une entrée dans ce monde, en conclusion de ce qui est une afférence ; l’anglais a dit come to pass; en français un événement « arrive ». Dans la « causation » une entité de premier ou de deuxième ordre contribue de façon décisive à un procès indépendamment identifié qui n’aurait pas lieu sinon. La causation est donc la réalisation d’un possible et on peut supposer une afférence dans let, qui a toujours eu des emplois causatifs. Ce verbe a eu le sens actuel de make; ses valeurs d’aujourd’hui « permettre, laisser » contiennent aussi l’afférence. Bien qu’on tende à considérer une seule cause à la fois, la réalisation d’un procès dépend normalement de plusieurs. Si une personne consciente, dernier obstacle potentiel à une action, « laisse faire » : n’interdit pas qu’elle commence ou qu’elle continue, elle contribue à ce que tout ou partie de cette action « arrive »16.

Dans cette étude, bid2 signifie la demande d’agir et recouvre des valeurs aussi différentes que l’ordre, l’invitation ou l’imploration, selon le pouvoir de celui qui demande. Il est causatif quand les conditions de la demande impliquent l’exécution, sinon il ne l’est pas (valeurs supplier/implorer). Cela explique peut-être que bid2 est irrégulier à la façon de let mais connaît aussi l’apophonie.

Bid1 s’emploie quand une personne manifeste la prétention d’obtenir un titre, une fonction ou un bien et fait pour cela les efforts ou les offres susceptibles de convaincre et/ou de lui donner l’avantage sur ses concurrents. A côté d’emplois peu précis, aujourd’hui fréquents, en politique, en sport ou dans les affaires, l’emploi spécialisé « faire une offre dans une adjudication », qui date du Moyen Âge, renvoie à une situation où une limite est nécessairement prise en compte. Au commencement d’une vente aux enchères une mise à prix fixe une somme minimale pour un bien. Sur l’échelle des sommes c’est une limite à partir de laquelle se fait la vente. Typiquement, la première enchère va au-delà de cette limite ; elle devient la limite qu’une deuxième enchère dépasse à son tour… ; à la fin celle qui l’emporte montre la plus grande différence avec la mise à prix, dont chaque offre éloigne un peu plus ; comme la somme de la dernière enchère n’est pas fixée d’avance, la vente est un mouvement atélique et elle constitue une pure efférence, semblable à celle de spread. La compétition en politique, en sport ou dans l’entreprise se donne comme dépassement de soi et d’autrui ; c’est pour cela, je fais l’hypothèse, que bid1 a les autres emplois cités.

Cost1, dans son premier emploi, établit une relation entre un bien ou un service (toujours sujet) et un prix (toujours objet) qui est, sur son échelle, une limite entre les valeurs supérieures et inférieures17. Tout en faisant cela ce verbe exprime la perspective d’un acheteur, potentiel ou réel, parfois désigné par un autre objet qu’il introduit immédiatement (It cost him £50). Cet acheteur peut juger le prix (It costs a fortune), acheter effectivement (nombre d’énoncés l’impliquent) ; en payant il subit une perte – cette connotation expliquant, au figuré, It cost him his job. Dans sa perspective le prix est une grandeur à égaler ; la correspondance toujours vérifiée de la somme donnée est conceptualisée comme une afférence. Cost2 « estimer un coût » a, à l’actif, une personne pour sujet, et pour unique objet obligatoire ce dont le coût est estimé (They costed the project). Aucun autre objet ne dit l’acheteur potentiel (*They costed him the project) ; seul un syntagme prépositionnel peut introduire le montant estimé (They costed the project at £500) : les relations bien-prix et prix-acheteur le cèdent à une appréhension globale de l’évaluation ; l’afférence n’est plus pertinente ; ce verbe est régulier18.

3.7. Les verbes à variante R relèvent des schémas ci-dessus. L’afférence est signifiée par knit : (se) joindre / (se) souder (R aujourd’hui au sens « tricoter », procès où le contact, itéré, n’est jamais définitif). Fit : «  aller / convenir à, (s’) adapter à, (se) fixer sur ». Bust, variante familière de burst, qui focalise la conséquence d’un choc : la rupture, le dommage et spécialement la faillite ; au sens « perquisition, arrestation », la conséquence n’est pas définitive et ce verbe est R. Bet : après bet, gamble, wager, risk money la préposition on, qui signifie le contact, introduit le domaine d’un pari ou le choix d’un parieur; ce qui entre en contact est la somme misée; je fais l’hypothèse d’un afférence non matérielle. Wed : «  joindre, unir, épouser ». Bid2 (v. supra). Shred : «  déchiqueter, couper en lamelles » (itération de cut)19. L’efférence est signifiée par rid : « chasser » d’un lieu une chose unique, multiple ou continue ; l’adjectif issu de pcp est seulement IR : le sujet de be/get rid est le bénéficiaire, pour qui l’efférence importe le plus. Quit : « sortir » d’un domaine abstrait (renoncer, cesser). Sweat, shit : produire des excrétions ; wet : « mouiller » de différentes façons, en particulier par la salive et l’urine20.

Les concepts d’afférence et d’efférence sont savants, mais les verbes invariables, on le voit, dénomment de façon courante et simple des procès incarnés et perceptibles, où les mouvements du corps, l’intérêt ou la passion sont souvent sensibles21. Considérons l’expressivité de l’occlusive alvéolaire.

4.1. Cette consonne « convient » au sémantisme dégagé parce qu’elle est occlusive, alvéolaire et orale.

1) La réalisation d’une occlusive met en jeu deux articulateurs, passif et actif, et, entre eux, une relation comportant trois phases : une entrée en contact qui ferme le conduit vocal ; la tenue de la fermeture ; la détente qui y met fin. Dans cette réalisation un articulateur est limite ; l’autre est élément mobile. La première phase de la relation est une afférence, la deuxième est un arrêt sur la limite et la dernière est une efférence.

2) Selon leurs articulateurs les occlusives de l’anglais appartiennent à l’ordre bilabial, (apico) alvéolaire ou (dorso) vélaire. Dans les ordres bilabial et vélaire, qui comptent 3 phonèmes chacun, elles sont seules (ex : p/b/m). Dans l’ordre alvéolaire, qui compte 11 phonèmes, elles sont avec des fricatives, des affriquées et des liquides22. L’occlusion n’a pas le même statut ici et là. A l’intérieur de l’ordre alvéolaire elle est en système avec d’autres modes d’articulation. Le jeu des identités et des différences distingue ses parties; grâce à cette analyse implicite une identité peut s’établir entre, d’un côté, la tenue de la fermeture et l’une ou l’autre des phases dynamiques, et, de l’autre, l’afférence ou l’efférence du procès signifié. Dans l’ordre bilabial ou vélaire, où elle est obligatoire, l’occlusion n’est pas en système. Comme elle n’est pas analysée, le mécanisme expressif ne peut pas jouer23.

3) Les occlusives sont orales (sourdes ou sonores) ou nasales. Dans les premières les fosses nasales étant fermées comme dans la majorité des phonèmes, l’occlusion est pure et ses phases sont distinctes : la tenue, silencieuse, sépare, et elle contribue à la saillance des autres phases, dont l’une comporte une explosion caractéristique. L’afférence et l’efférence articulatoires étant nettes, l’occlusive orale peut être expressive24. Dans les secondes l’air s’écoule par le nez pendant les trois phases avec une résonance caractéristique. La tenue, n’étant pas silencieuse et ne bloquant rien, elle sépare moins nettement les autres phases, et la détente, faute d’air accumulé, ne cause pas d’explosion. Ses parties étant moins différenciées acoustiquement, l’occlusive convient moins à l’expression de l’afférence et de l’efférence.

4.2. Je fais donc l’hypothèse d’un rapport de convenance entre l’un des mouvements qui font l’occlusive alvéolaire et le mouvement des procès signifiés par les verbes invariables : entre une partie de la consonne et une partie de la chose signifiée. Le verbe identifie un procès; en même temps un de ses phonèmes en réalise une partie.

La cause première de cette convenance est que l’articulation d’une consonne est une action et que sa dynamique peut être aussi celle du procès référé, matériel ou non. Au-delà on doit exclure le cratylisme. L’afférence ou l’efférence du procès ne cause ni ne favorise la consonne expressive ; si c’était ainsi, l’expérience des limites étant structurante et fréquente, nos verbes feraient une classe immense, et si, inversement, l’occlusive déterminait le sens, tous les verbes qu’elle finit – sa position s’expliquera – devraient signifier une telle expérience, ce qui n’est pas vrai, on le verra. Plutôt, les nombreux verbes d’afférence ou d’efférence, comme le reste du lexique, ont sans doute tous les phonèmes de la langue dans leurs signifiants ; ceux finissant par l’occlusive alvéolaire ont de surcroît une expressivité non cherchée. Dans ces verbes le signe est arbitraire et doit tout à la convention; mais qu’un signifiant ne dépende pas de la référence n’interdit pas de trouver qu’il lui convient. Cette convenance repose sur un donné de la langue et elle s’ajoute à l’arbitraire fondamental; le locuteur, on peut le supposer, n’en juge pas abstraitement, mais l’éprouve inconsciemment en signifiant.

4.3. Une relation existe vraisemblablement entre cette expressivité et le caractère primaire des verbes invariables. Les verbes anglais sont construits ou primaires. Construits, ils sont dérivés, par affixation à un radical (e-migr-ate, im-migr-ate) ou par conversion (place n v) ; ils prennent les suffixes dérivationnels courants -er, -ing, -able et savants comme -ion ou -ment (emigration, placement). Primaires, ils ne sont pas dérivés (set, walk) et ils prennent seulement les premiers suffixes ; ayant un seul morphème, ils sont souvent monosyllabiques.

Les verbes construits sont analytiques. Dans emigrate ou immigrate trois morphèmes indépendants signifient l’idée de procès (le suffixe) une sorte de mouvement (le radical) et l’efférence ou l’afférence (le préfixe). Le verbe décrit la signification particulière grâce à plusieurs idées générales préexistantes, et le préfixe, par exemple, signifie le mouvement abstraitement. Dans place de même, malgré l’unique morphème, le radical d’origine nominale signifie le lieu, ce qui suppose une conception séparée du rapport dynamique. Dans les verbes construits le sens du tout se déduit des parties et l’arbitraire est « relatif ». Les verbes primaires, quant à eux, signifient sans analyser; leur sens ne se déduit pas et l’arbitraire y est « absolu ».

Les deux types de verbes traduisent des rapports au monde différents. Les primaires marquent la familiarité : le procès compte parmi nos plus anciennes expériences, reste fréquent et/ou est comparativement simple; il est moins connu que reconnu. Ils reflètent aussi l’action. Dans l’action le geste ne vaut pas pour lui-même ; il sert l’objectif qui retient en premier l’attention; sa perception, somesthésique, est minimale et peut partager la conscience aussi avec l’émotion et l’intérêt. Les autres verbes opèrent une saisie analytique propre à construire un modèle intelligible, comme fait la pensée. L’expressivité étudiée est le fait que l’occlusive alvéolaire rend sensible un peu de la matérialité d’un procès et qu’elle rappelle l’expérience vécue; on comprend qu’elle s’observe dans des verbes primaires.

5. 1. Voici un dernier ensemble d’hypothèses sur le rapport entre la grammaire des verbes invariables et cette expressivité.

1) Au moyen-âge et longtemps après, le verbe anglais évolua. Si les infinitif, présent et participe présent des verbes d’un même dialecte tendirent, au-delà de la simplification ou du renouvellement de leurs marques, à se construire selon un seul modèle, les prt et pcp, tout en simplifiant aussi leurs marques, hésitèrent entre les modèles forts et faibles et, selon les verbes, purent avoir plusieurs variantes (cf. 2). Cette souplesse et la tolérance de la langue dans cette partie de la grammaire favorisèrent des formes sans marque positive, ce qui explique que seuls prt et pcp reflètent aujourd'hui, dans les verbes invariables, une expressivité pourtant inscrite en permanence dans le lexème verbal.

2) Au début la classe des invariables semble cependant  avoir été plus riche qu’aujourd’hui; à la Renaissance elle comptait aussi fast, fret, hoist, lift, start, waft au moins (Jespersen VI, 36. Schibsbye  II, 28). Certains de ces verbes ne signifient pas un rapport à une limite; la première motivation de la classe a donc pu être morphophonologique. On se souvient que le suffixe régulier eut d’abord une voyelle et une réalisation syllabique (cf. 2.1) ; cependant la simplification générale de la morphologie institua vite, peut-être jusqu’au début du XVIIe siècle, une variation libre entre cette réalisation et une autre, non syllabique et sans voyelle, parfois indiquée par la graphie : lov’d, banish’d/banisht, stopp’d/stopt (Lass 172-5). Avec les bases en /t, d/, les géminées n’existant plus et l’assimilation étant la règle, la perte de la voyelle produisit des formes comme  put ou fast. Sans marque grammaticale positive, ces formes faisaient exception, mais elles restaient intégrées au système puisque, comme ailleurs, les longues  putted, fasted subsistaient et que la variation des autres verbes montrait clairement l’amuïssement de la voyelle qui y  conduisait. Par la suite, dans les verbes ne finissant pas par /t, d/ la voyelle disparut complètement et l’alternance prit fin. Par analogie l’alternance dut cesser aussi, ou presque, dans les verbes en /t, d/. La tendance la plus générale en faveur de marques grammaticales réalisées imposa le suffixe syllabique malgré sa longueur : fasted, fretted, lifted; seuls les verbes à /t, d/ expressif restèrent sans marque. Ces verbes devinrent irréguliers avec parfois une variante régulière; l’absence de marque, d’abord due à un fonctionnement général – la chute de la voyelle du suffixe –, était désormais liée à l’expressivité. L’hypothèse ci-dessus sur l’origine des invariables explique que, dans leur base, l’occlusive alvéolaire expressive soit seulement finale25.

3) Les locuteurs ont soustrait les verbes étudiés à la règle du suffixe syllabique pour trois raisons liées. A) Pour eux, ces verbes, qu’ils trouvaient expressifs, étaient différents. B) Les formes suffixées les alignaient sur les autres verbes et les banalisaient. Distinguant dans le verbe le lexical et le grammatical (cf. 2.1), elles avaient en outre une composante analytique contraire à l’expressivité (cf. 4.3). C) Les prt/ pcp non suffixés, en revanche, mettaient les verbes expressifs à part. Ces formes montraient une différence et elles réalisaient seulement le radical où était l’expressivité.

5.2. Si les verbes invariables s’expliquent comme il a été proposé, aucun verbe primaire ayant la même consonne finale et un sens voisin ne devrait exister en dehors de leur classe.

Dans le dictionnaire de rimes de Walker quelque 1820 mots finis par les lettres/d, de, t, te/ sont des verbes ou ont un emploi verbal. Décider si un procès, surtout non matériel, a le sémantisme discuté peut être difficile, mais les verbes, sans les invariables, se répartissent nettement en deux ensembles inégaux. Dans près de 1700 le procès n’a pas le sémantisme : read, load, fade, parade, allude, delude, eat, float, shift, delight, smart, comfort, dedicate, pontificate, compete, excite, write, connote, constitute, etc. Mais dans plus de 100 est signifiée une afférence ou une efférence, souvent non matérielle. Afférence : invade, include, import, integrate, immigrate, admit, attract ,get, send; efférence : export, retreat, emit, eject, discard, extract, export, abstract, emanate, emigrate, disassociate, expropriate. Les verbes invariables ont des quasi synonymes réguliers : put / posit; set/ sit, plant, implant, root, insert; cast/spurt; hit/beat, collide, impact; cut/abscind, rescind, prescind, exscind, excide, elide, bisect, dissect, truncate, amputate; split/divide, part, separate; thrust/intrude, extrude; shed/separate; spread/expand, extend, distend, expend, elongate, propagate; let/effect, permit; fit/suit, adjust, adapt; wed/mate, unite; shred/lacerate; rid/eliminate, oust,  exclude, abrade; quit/depart; wet/urinate, salivate; sweat/exude, transude; shit/defecate; spit/expectorate.

La majorité de ces verbes sont dérivés, et appartiennent à la langue savante, ou sont des conversions (plant, root, mate). Ils ne peuvent pas avoir l’expressivité étudiée et sont donc réguliers. Une poignée sont des verbes primaires ; l’afférence et l’efférence y sont cependant moins soulignées que dans les invariables.

Ainsi set focalise l’afférence et demande une indication de lieu ; sit signifie « prendre/avoir une posture d’appui particulière » ; il implique, mais focalise moins, le mouvement et n’exige pas qu’un lieu soit évoqué. Hit peut référer à un choc unique et saillant ; beat ne le peut pas ; ce verbe implique les coups et focalise, plus abstraitement, l’issue d’une compétition ou d’un combat. Fit et suit signifient la convenance ; mais le premier constate une adéquation matérielle quantifiable, alors que suit exprime un jugement subjectif à propos de ce qui ne se mesure pas. Spurt et thrust  semblent proches, mais le premier signifie un libre jaillissement et le second connote l’effort pour atteindre ou dépasser la limite. L’apport signifié par add est une afférence, mais c’est l’augmentation en résultant qui est prioritaire dans le sens.

Quelques verbes sont plus difficiles. Oust doit peut-être sa régularité à la spécialisation de ses contextes. Send, qui combine l’afférence et l’efférence, fait figure de contre-exemple. Cependant il appartient, avec lend, spend, bend  et rend à une série de verbes qui signifient tous la tension et qui partagent la même irrégularité : dans prt-pcp le d final de la base est remplacé par la sourde forte t . Peut-être ce verbe, qui n’a pas opté pour la régularité, a-t-il moins refusé l’invariabilité, qu’il aurait pu adopter, qu’il n’a préféré une autre expressivité. Si c’est le cas – d’autres recherches devront le confirmer – il n’est pas le contre-exemple qu’il paraît être.

L’article a fait l’hypothèse que l’invariabilité de certains verbes, même si elle est une convention grammaticale contraignante, résulte du sentiment chez les locuteurs d’une convenance fortuite entre sens et forme et de l’exploitation d’une morphologie contingente pour maintenir séparés des verbes perçus comme différents. Les verbes invariables sont donc irréguliers non parce qu’ils sont des vestiges, mais parce qu’ils sont une création originale, faite d’intelligence épilinguistique et d’histoire particulière. Ils montrent qu’un système grammatical peut évoluer parce que les locuteurs se réapproprient la matière de leur langue. Il y a quelque chose du style dans cette réappropriation-création, dont il existe d’autres exemples ; l’extraordinaire est qu’elle fut collective et quasi inconsciente.

Bibliographie

Bibliographie

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WALKER J., Walker’s Rhyming Dictionary of the English Language, London, Routledge and Kegan Paul, 1979.

Documents annexes

Il y a 1 document annexé à cet article.

Notes de base de page numériques:

1  « Les opérations d’engendrement et de connaissance sont dans un rapport de réciprocité » (Andler 1068).
2  Beaucoup lient grammaire et création. Descartes (1637, 1961) puis Chomsky (1966) ont pensé notre capacité à produire et à comprendre une infinité d’énoncés jamais produits ou entendus : avec la récursivité, Chomsky inscrit la « créativité » dans les règles mêmes de la grammaire. Pour Jakobson (1963), les grandes opérations de la sélection et de la combinaison, qui fondent paradigmes et syntagmes, définissent la poésie et la prose. Chez Saussure, selon Maniglier (187sq) : « la grammaire apparaît au principe de la générativité du langage : c’est parce que nous disposons d’une grammaire que nous pouvons dire des choses inédites » ; une mise au jour des règles de la grammaire sous-tend la création analogique, qui renouvelle et confirme la langue à la fois : « Dans cette formation, il y a donc deux caractères : elle est une création, et elle n’est pas une création » (Saussure cité par Maniglier (190)). Dans un esprit proche, pour Guillaume, le système évolue en partie en reconnaissant (au sens fort) et en révélant les opérations de la pensée par des formes qui sont donc, jusqu’à un point, fidèles (1964).
3  Cela est approximatif : les bases verbales irrégulières forment un ensemble clos, quoique susceptible de changer d’une variété à l’autre ; toutefois elles peuvent produire, par dérivation ou composition, un ensemble ouvert : do, outdo, overdo, redo…, babysit, breastfeed, …
4  Liste établie à partir de Quirk (1985) et Huddleston et Pullum (2002), censément représentative de l’anglais standard, britannique et américain, actuel.
5  Ne sont pas des variantes : shedded, prt/pcp d’un shed homonyme (put in a shed) et putted, prt/pcp de put(t), aujourd’hui différencié du put irrégulier dont il est issu. Costed n’est pas une variante de cost1 mais la forme obligatoire de cost2 « établir un coût » (v. infra). Bad(e)/bidden ne sont plus des variantes de bid1 mais de bid2 « implorer, ordonner ».
6  Le format de cet article interdit d’aborder plusieurs points importants : 1) la motivation de l’apophonie dans le verbe ; 2) le syncrétisme prt/ pcp, en germe dans la formation faible, qui est dans toute la conjugaison régulière et dans environ deux tiers des verbes irréguliers actuels ; 3) le rapport ancien, encore pertinent peut-être, entre la formation faible puis régulière et le statut dérivé et causatif du verbe.
7  La voyelle e appartenait à la base du verbe faible à l’origine. L’actuelle graphie –ed rappelle qu’ elle fut prononcée dans loved ou stopped, ce au-delà du XVe siècle (cf.5.).
8  Les faibles qui gardèrent l’autre formation devinrent irréguliers. Ils ne constituent pas moins que la moitié des irréguliers actuels dans la liste de Huddleston et Pullum (ex : bend, deal, dream, build, hide, keep, leave, sweep).
9  Selon l’Oxford English Dictionary. Bid, burst, let, shed, slit venaient de verbes forts du vieil-anglais et pouvaient encore être forts en moyen-anglais.
10  Dans la liste de Huddleston et Pullum, sur 174 verbes aujourd’hui irréguliers seuls 42 n’ont jamais eu la variante devenue régulière ; 132 l’ont eue à un moment ; 41 l’ont gardée (ex : smell, bet, leap, dream, heave, mow, shrive) ; pas moins de 91 l’ont perdue et sont seulement irréguliers aujourd’hui (ex : burst, cut, etc., mais aussi sweep, kneel, bend, bleed, ring, shrink, swim, stick, bind, strike, write, strive, blow, take, tear, choose, tell, catch, seek, etc.) ; tous les types sont concernés.
11  Les réguliers ont une distinction base ≠ forme unique prt/pcp : walkwalked. Environ deux tiers des irréguliers ont la même distinction d’une manière ou d’une autre : holdheld, keepkept, spinspun, bringbrought, sendsent, etc. Dans le dernier tiers come et run distinguent prt du reste ; beat distingue pcp du reste ; la majorité des verbes ont trois formes : tear, drive, sing, do, go ; enfin sont les invariables, vraiment à part. Ceux-ci ont le syncrétisme prt/pcp, qui est important en anglais, mais ils le montrent moins, faute de contraste avec l’infinitif, que ne l’auraient fait des formes régulières.
12  Ou d’une autre irrégularité. Issu comme bind de la classe 3 des forts, burst avait une variante apophonique en moyen-anglais et aurait pu devenir burstborstbursten/borsten. Bid1, let, shed et slit auraient pu aussi rester apophoniques.
13  Toutefois hurt ne présuppose pas hit quand il signifie la simple douleur (My ear hurts).
14  Les trois verbes forment un système. Général, cut ne précise pas la forme de la coupure et signifie par métonymie des procès dont couper est le moyen : diviser en parties (cut a pie), séparer pour prendre (cut flowers), réduire (cut [the] grass). Les autres verbes sont plus techniques ; slit signifie une incision souvent longue, étroite et superficielle ; split, qui est comme son intensif, ajoute à la longueur la largeur et la profondeur ; il peut signifier aussi la fragmentation sous l’effet d’un coup ou d’une pression interieure.
15  Si une chose occupe dans le temps différentes portions de l’espace sans changer d’étendue elle avance simplement. Le premier lieu occupé n’étant plus pertinent pour saisir la progression, celle-ci n’a aucune raison d’être traitée comme une efférence. Shed fait de ce premier lieu son sujet.
16  Dans les emplois de let qui ne connaissent pas prt ou pcp (impératif ou optatif) une analyse révélerait sans doute une afférence puisque let y signifie la volonté qu’un procès existe, voire sa mise en œuvre (Let there be light).
17  En latin, dans la proposition dont le sujet était un bien un ablatif instrumental dans un complément mentionnant une quantité d’argent indiquait que celle-ci était le prix de ce bien, le verbe étant simplement esse (X est de 100). Une transaction supposant un prix ferme, une variante de esse était constare (se tenir fermement, être stable, constant). Une réorganisation sémantique de la construction a mis dans constare l’idée de prix. Ce verbe s’est spécialisé et est devenu, via le français, l’ancêtre de cost. L’idée de limite fixe est dans ce dernier depuis l’origine.
18  Cost2 ajoute une causation à cost1 : X coûte Y => W fait que X ait un coût, selon le schéma des « ergatifs ».
19  Ce verbe signifie aussi l’efférence : les lamelles se séparent de la substance.
20  Spit, invariable en américain, peut-être ajouté à la liste.
21  Selon D. Decotterd ( communication personnelle) les verbes invariables sont fréquents dans les titres et les articles de journaux britanniques populaires et régionaux.
22  La position des alvéoles dans le chenal vocal et certaines propriétés acoustiques des consonnes médianes expliquent peut-être le nombre des phonèmes alvéolaires ainsi que leur fréquence : les 5 consonnes anglaises les plus fréquentes dans les textes selon Cruttenden (216) sont par ordre décroissanr /n,t,d,s,l/.
23  L’analyse signifie que l’occlusion est distinctive dans les alvéolaires:/t/ n’est pas moins que « occlusif, alvéolaire, sourd », /s/ étant « fricatif, alvéolaire, sourd », etc., mais qu’elle ne l’est pas ailleurs : pour définir /p/ il faut et il suffit de dire « bilabial sourd » ; « occlusif bilabial sourd « comporte une redondance.
24  Le contexte a cependant un rôle dans la perception des phases de l’occlusive. La fermeture est sensible surtout après une continue et la détente devant une voyelle.
25  Le t/d final des lexèmes verbaux invariables n’a sans doute jamais été confondu avec le t/d de l’affixe régulier. Dans les 5 verbes où –s est après voyelle (ex : cost) –t pourrait être l’affixe régulier ; ailleurs l’occlusive alvéolaire ne pourrait pas passer pour tel. A) Alors que l’affixe régulier est sonore après voyelle, dans 17 verbes l’occlusive est sourde dans cette position (ex : set). B) En anglais moderne dans une syllabe accentuée constituant un monosyllabe ou située en fin de mot, une voyelle brève doit être suivie d’une consonne au moins (ex : cat). Les verbes invariables étant monosyllabiques, dans les 21 où une telle voyelle est suivie de –t /d (cut, shed) ces consonnes rendent donc le verbe viable phonologiquement et elles ne peuvent pas être des affixes ajoutés. 6 ou 7 verbes ( let, quit, shed, shred, spread, wet et peut-être sweat) eurent à une époque une voyelle longue à l’infinitif et au présent et une brève par gémination de la consonne dans prt et pcp, ; quand ils devinrent invariables, c’est la seconde voyelle qui fut généralisée, peut-être parce qu’elle seule impliquait que l’occlusive alvéolaire était une partie intégrante du lexème dont elle exprimait le sens.


Pour citer cet article :

Pierre Cotte. «Expressivité secrète». Bulletin de la Société de Stylistique Anglaise , 30 (2008), p. 11-27.

URL: http://stylistique-anglaise.org/document.php?id=508
(Consulté le 08 septembre 2010)

© Pierre Cotte. Propriété intellectuelle de l'auteur. Tous droits réservés.

Quelques mots à propos de :  Pierre  Cotte

Professeur à l’Université de Paris 4 Sorbonne

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