28 (2006)

Jean-Rémi Lapaire

Réification, ception, cognition (1/2)

I don’t understand this sort of thing.

A Room with a View

She tries, for a moment, to comfort herself with the thought that, for a writer it’s all material.

The Promise of Happiness

Il n’y a pas de grammaire et donc de discours possible sans réification. « Choses pensées », « choses dites », « choses comprises », « choses vécues », « choses faites », « choses qui arrivent… » Pourquoi tant de « choses » ? Quel rôle la matière joue-t-elle dans nos systèmes conceptuels ? Des systèmes dans lesquels le corps, la perception, le mouvement occupent une place centrale et certains organes apparaissent comme dominants : les yeux, les mains, les jambes. Visions, contacts, saisies, cheminements structurent ceptuellement nos représentations de l’expérience, en intégrant percepts et concepts1. Dans son lexique, dans sa grammaire, la langue tout entière met en scène un corps, des organes, des espaces et des matières imaginaires2. A quelle fin et de quelle manière ? Les pages qui suivent ébauchent une réponse.

Trois ans après l’invasion de l’Irak par les forces de la coalition anglo-américaine3, la présence massive de troupes d’occupation est impuissante à rétablir l’ordre. Les embuscades et les attentats se multiplient, les communautés chiites et sunnites s’affrontent, les victimes civiles et militaires des violences ne cessent d’augmenter. Le doute s’installe dans l’opinion publique américaine, jusque là acquise à la cause d’une guerre juste et nécessaire. Face au trouble croissant de ses concitoyens et à la montée de l’opposition politique au Congrès, George Bush affiche une détermination sans faille (« the terrorists hope these horrors will break our will, allowing the violent to inherit the Earth. But they have miscalculated »). Dans son discours sur l’Etat de l’Union, le Président réaffirme son combat pour la liberté (« the advance of freedom is the great story of our time »), rappelle les avancées démocratiques accomplies en Irak ou en Afghanistan (« we are writing a new chapter in the story of self-government ») et promet la victoire finale :

We seek the end of tyranny in our world. Some dismiss that goal as misguided idealism. The United States will not retreat from the world, and we will never surrender to evil. (…) We are on the offensive in Iraq, with a clear plan for victory. (…) Our enemy is brutal, but that brutality has not stopped the dramatic progress of a new democracy. In less than three years, that nation has gone from dictatorship, to liberation, to sovereignty, to a constitution, to national elections. (…) Fellow citizens, we are in this fight to win, and we are winning. The road of victory is the road that will take our troops back home.

George W Bush’s 2006 State of the Union speech

Quelques semaines plus tard, le Boston Globe publie le dessin suivant, signé de Dan Wasserman :

Image1

Alors que la scène représentée est d’une parfaite invraisemblance dramatique, elle produit une impression d’unité, de clarté et de cohérence remarquable. La facilité avec laquelle s’interprète cet épisode de « gavage » est d’autant plus étonnante que son auteur réussit à intégrer, au sein d’un seul espace visuel et mental4, divers domaines (conceptual domains) : la prison (allusion aux terroristes islamistes retenus sur la base de Guantanamo), l’armée, le FBI, la torture, l’industrie pétrolière, la domesticité américaine, le journal télévisé…. Or loin de confondre l’esprit, ce mélange imaginaire (imaginative blend) stimule la raison. Et c’est là, assurément, la force paradoxale d’une invraisemblance calculée, qui fait « voir la réalité » mieux que ne le ferait le plus factuel, le plus rationnel des essais critiques en sciences politiques. C’est là, surtout, la puissance redoutable d’une « raison imageante » (imaginative reason)5 qui, en quelques mots, en quelques traits, parvient à représenter, à synthétiser et à convaincre. Une force que fabulistes, allégoristes et humoristes ont depuis longtemps captée à leur avantage, sans nécessairement être en mesure d’en démonter l’armature cognitive6.

Qu’on dénonce la façon dont le pouvoir « gave de mensonges » l’opinion publique ou qu’on s’en prenne au « bourrage de crâne » que subissent les citoyens américains7, on traite le « flot » des propos mensongers et le « fatras » des idées fausses comme une substance. Sans cette substantification de l’information, des expressions comme pouring out propaganda, filling people’s heads with nonsense, feeding lies, false information, etc. to sb , brainwashing people into believing sth n’auraient aucun sens. Et leur exploitation graphique satirique, qui consiste à représenter visuellement, sur un mode littéral, ce que la langue lexicalise, sur un mode métaphorique, serait tout simplement impossible8. Ici, les propos rassurants du gouvernement et des médias (Iraq happy talk) sont traités comme un jus (de désinformation) dont on « abreuve », « nourrit » ou « remplit » les téléspectateurs américains. Ces derniers, « enchaînés » à une télévision complice, sont « captifs » de la propagande « déversée » par les pouvoirs et n’ont d’autre choix que « d’avaler » les mensonges ou les faussetés qu’une manière de thought police aux accents orwelliens les « force à ingurgiter ». La métaphore visuelle du gavage est d’autant plus suggestive qu’elle active le modèle de la compréhension le mieux implanté dans la cognition ordinaire : celui de « l’assimilation des connaissances ». Dans ce modèle naïf de l’entendement (folk model of understanding) le mécanisme complexe de la compréhension est aligné sur celui, plus sommaire, de la digestion. Le cerveau fonctionne comme une bouche, reliée à un estomac. Idées et opinions sont des aliments, plus ou moins digestes, qu’on ingère et dont se « nourrit l’esprit » (cf. l’expression food for thought). L’intelligence du sens, l’acceptation ou le rejet de notions, deviennent autant de scènes gustatives primaires : « gober » pour « croire » (naïvement) ; « avaler » ou « digérer » pour « accepter » ; « assimiler » pour « comprendre ». Quelle que soit l’utilisation faite de ce modèle digestif naïf de la compréhension, quelle que soit l’interprétation qui en est donnée, un fait demeure : il faut que les concepts soient traités comme une matière notionnelle. Cette matérialisation de l’immatériel, que le langage à la fois dévoile et orchestre, manifeste et encourage, porte un nom en linguistique cognitive : la réification conceptuelle (conceptual reification9), du latin res « la chose », également à l’origine du mot « réalité » .

Reification – from latin res ‘thing’ – is the backbone of cognition. An indispensable mental tool, it involves mapping the central properties of material objects – substance, shape, mass or weight – onto selected “objects” of human experience: emotions – or things felt; statements – or things said; events – or things done. (Lapaire 2004 a : 452)

La vie et le temps ont leur « fil », leur « axe », leur « chemin », leur « cours » et, plus généralement, leur « espace ». En contrepoint de cette conception spatiale, structurée par le schème du chemin (path-schema) ou de l’aire (region-schema), existe une conception plus matérielle des « choses de la vie ». Destin à « construire », vie à « remplir », l’expérience est volontiers conçue comme le matériau avec lequel chaque être « bâtit », morceau par morceau, le fragile « édifice » de sa vie, ou encore comme la substance dont est « faite » l’existence10.

 (1) Lucy sank back. (…) Waste! That word seemed to sum up the whole of life. Wasted plans, wasted money, wasted love, and she had wounded her mother. Was it possible that she had muddled things away?

A Room With a View (216)

Comme le suggère cet exemple, la langue est l’espace sémiotique où s’opère la réification de l’expérience, cette paradoxale et pourtant banale alchimie symbolique qui convertit des sentiments et des événements sans texture ou encore d’immatérielles aptitudes et pensées, en masses d’expérience-substance ou en unités d’expérience-matière. Une conversion qui permet d’appliquer à des entités dépourvues de corps et de consistance des critères qualitatifs ou quantitatifs théoriquement associés aux éléments du monde matériel : « richesse » ou « pauvreté » d’une vie, « accumulation » de malheurs, enseignements « précieux », « grande » surprise, « immense » déception, facultés ou opportunités « gâchées »… Tout cela est dit et pensé sans la moindre conscience du mécanisme de représentation en jeu. On voit mal, d’ailleurs, comment il pourrait en être autrement, puisque le propre du langage est de calibrer les représentations pour mieux en banaliser et en automatiser l’expression. La création de procédures normées d’idéation, de symbolisation et de communication est seule capable d’assurer unité, fluidité et rapidité dans l’expression intersubjective, de garantir la bonne circulation des signes et la « mise en réseau » des pensées au sein du « réseau cognitif de la culture »11. Nul n’éprouve donc le besoin de s’arrêter pour analyser ses réflexes langagiers élémentaires ou ses fonctions cognitives vitales (vital relations)12, nul ne se prend, ordinairement, à scruter le décor cognitif général (backstage cognition) qui entoure les scènes conceptuelles particulières qu’il joue. Nul n’a donc conscience de réifier à longueur de temps, nul n’entrevoit que son esprit puisse opérer sur des objets de conception ou d’expérience hybrides intégrant le matériel au mental13. Même lorsqu’un penseur « travaille une idée » de façon consciente, à aucun moment il ne se dit : « Ici je chosifie, là je substantifie, pour mieux concevoir, raisonner ou évaluer ». De la même façon, quelle lectrice, dans l’exemple cité ci-dessus, percevrait le substrat physique de la métaphysique de Lucy si elle n’y était invitée ? Qui s’étonnerait de ce phénomène cognitif pourtant curieux (quoique banalisé par le langage), qui veut qu’on traite la vie comme une totalité divisible en parties (the whole of life), un assemblage de choses (things), une collection d’objets d’expérience identifiables et donc nommables : plans, money, love ?

L’organisation du lexique et de la grammaire joue ici un rôle primordial. Comme nous le verrons, à la suite de Langacker (1991 : 20), les expressions nominales sont, par essence, chosifiantes (« a noun is a symbolic structure that designates a thing »). Qu’on évoque des éléments matériels ou immatériels, qu’on renvoie à des entités (money) ou à des actions métonymiquement associées à ces éléments (dépense, gain, perte), toute expression nominale substantifie14. Cette substantification permet de distinguer des « unités » de pensée ou des « objets » d’expérience. Mieux, la réification permet de simplifier et de niveler des phénomènes très variés, d’abolir les frontières ontologiques ordinairement tracées entre l’abstrait et le concret, entre le matériel, l’intellectuel et l’émotionnel, entre le statique et le dynamique. Argent (mal dépensé), projets (mal ficelés) ou amour (mal dispensé) sont autant de « choses gaspillées » (wasted). Le lecteur accepte sans la moindre difficulté ce lissage ontologique, malgré l’hétérogénéité des éléments ou des événements évoqués : wasted plans, wasted money, wasted love.

Enfin, la réification rend possible un ensemble de manipulations imaginaires de l’expérience-substance au moyen d’invisibles mains, qui appartiennent au corps symbolique de la cognition15 : « façonner », « accumuler », « prendre », « rejeter », « échanger », « partager » toutes sortes de « choses ». Des « choses » dont la réalité et l’importance sont exprimées en termes de résistance, de densité, de masse, de volume ou de poids. Ce qui est sûr est « ferme », ce qui est réel est « solide », ce qui compte « a du poids » ou de la « substance »:

 (2) That night they discover, if there was any doubt, that they are minor people, somewhat adrift in this world. And more shocking for Daphne than this impotence is the realisation that she and Charles share nothing of substance except the children.

The Promise of Happiness (58)

Dans le modèle cognitif idéalisé (ICM16) de la vie conjugale auquel se réfère le personnage, l’union matrimoniale est « partage » (sharing) de toutes les « choses », matérielles et immatérielles, qui sont culturellement associées à la famille. Pêle-mêle s’y trouvent rassemblés, sentiments, sexualité, domicile, enfants, amis, argent, décisions, épreuves, etc. La valeur de ces « choses » dépend de la qualité de leur « substance », ce que l’anglais lexicalise au moyen de l’adjectif substantial (« important ») ou du tour prépositionnel of substance (employé ici).

Que les « choses partagées » aient ou non une « substance », que leur « partage » incorpore ou non une dimension physique, l’idée centrale de possession ou de jouissance commune de « choses », d’interaction conjointe avec un même « objet d’expérience », plonge probablement ses racines dans des scènes fondatrices du développement cognitif et social de l’individu : nourriture que l’on partage et distribue (avec les mains), matière que l’on transforme ensemble, objet que l’on porte à plusieurs, etc. Il y a par conséquent un corps, des organes, des objets et de la matière imaginaires à la base de nos « constructions » sémantiques, même si la fonction symbolique permet à l’intelligence humaine de « manipuler » des entités très abstraites, parfaitement intangibles, sans lien apparent à l’environnement perceptuel immédiat ou à la conscience épisodique du moment. Le phénomène de ception, examiné plus loin, en apportera pleine confirmation.

De même qu’une métaphore peut être « filée », une matière notionnelle ou événementielle peut être modelée, découpée ou étirée, tandis qu’un objet d’expérience complexe peut être assemblé ou démonté en éléments constituants. Qu’on malaxe une matière ou qu’on manipule un objet avec d’imaginaires mains, la réification autorise d’innombrables jeux conceptuels et une grande variété de manipulations symboliques :

 (3) A city is a physical fact, but really a city is an accumulation of human longings and folly and ambitions and failures. (…) And now, her own deceit has been added to the heap.

The Promise of Happiness (240)

Le développement thématique auquel nous assistons dans cet extrait est entièrement tributaire de la réification. Partant de la réalité physique attestée de la ville (a physical fact), le narrateur agrège des entités matérielles implicites (habitations, rues, etc.) à des états ou à des comportements humains immatériels, comme l’attente (longings), la déraison (folly), les aspirations ou les échecs (ambitions and failures). Que des éléments aussi disparates soient intégrés au même « tas de choses » (heap), que les catégories ontologiques soient aussi facilement neutralisées est en grande partie l’œuvre du langage : en nominalisant, la langue substantifie et ouvre la voie à la « chosification ». Les « objets du monde » et les « objets d’expérience » ne forment plus qu’une seule et même classe « d’objets » qu’il est possible de rassembler ou « d’accumuler ». Si ce processus cognitif n’était pas à l’œuvre, alors les considérations métaphysiques auxquelles se livre le personnage seraient inintelligibles. Or les réflexions de Juju17 sur les « choses de la ville » sont d’une intelligibilité parfaite.

La réification livre ainsi une matière notionnelle et événementielle que les mains de l’esprit utilisent pour « travailler » (« pétrir », « sculpter ») le sens et « construire » des significations. Le lexique et la grammaire fournissent des outils de première nécessité, comme les noms, les adjectifs, les déterminants ou les quantifieurs pour accomplir ces gestes symboliques. Le « travail du sens » se fait par pétrissage, mélange, incorporations, compressions, colorations successives de « matière notionnelle ». Notre hypothèse est que toutes les opérations de construction de la signification possèdent un substrat tactile et manuel, qui affleure dans les métaphores verbales et gestuelles de la « matière intellectuelle » et des « objets de spéculation » que les mains de l’esprit façonnent, montrent ou manipulent18. Pour s’en convaincre, pour saisir le lien organique unissant l’activité manuelle à l’activité intellectuelle, la substance matérielle à la substance notionnelle, il n’est que d’observer les « gestes de l’abstraction » (gestures of the abstract) accompagnant les exposés abstraits, comme nous y invite McNeill dans Hand and Mind (1992).

L’importance de la réification n’a pas échappé à Lakoff et Johnson qui, dès 1980, lui consacrent un chapitre complet de Metaphors We Live By (25-34) intitulé « Ontological Metaphors ». On sait que pour ces auteurs :

  • la métaphore n’est pas une simple figure de style mais un processus cognitif fondamental, qui modèle nos représentations, informe nos pensées et détermine nos comportements les plus ordinaires :

Metaphor is for most people a device of the poetic imagination (…) a matter of words rather than thought or action. (…) We have found, on the contrary, that metaphor is pervasive in everyday life, not just in language but in thought and action. Our ordinary conceptual system, in terms of which we both think and act, is fundamentally metaphorical in nature. (3)

  • la métaphore permet d’accéder à une « chose » en transitant par une autre :

The essence of metaphor is understanding and experiencing one kind of thing in terms of another. (5)

Parmi les nombreuses illustrations qu’ils proposent, Lakoff et Johnson citent le temps qui, dans notre culture, est conçu comme un bien précieux (a valuable commodity) qu’on « gère », « investit », « partage », « gagne », « gaspille » ou « perd ». Des expressions aussi usuelles que « perdre son temps » (You’re wasting my time), « gérer son temps » (You need to budget your time), « être à court de temps » (You’re running out of time) en seraient la manifestation langagière (1980 : 7-8). Dans des écrits ultérieurs19, Lakoff et Johnson, rejoints par Mark Turner, affinent leur « théorie cognitive de la métaphore », en introduisant la notion de « transfert inter-domaine » (cross-domain mapping). Selon eux, l’opération cognitive centrale consiste à recruter certains éléments lexicaux, conceptuels et logiques dans un domaine source (source domain) pour structurer un domaine cible (target domain).

Rapportée à ce système, la réification apparaît comme un cas particulier de transfert inter-domaines : l’esprit recruterait un certain nombre de concepts, issus de l’interaction avec le monde de la matière et des objets, pour conceptualiser le monde des événements, des sentiments et des idées. Lakoff et Johnson (1980) qualifient ce processus de « métaphore ontologique » (ontological metaphor) et en proposent la définition simplifiée suivante : « viewing events, activities, emotions, ideas, etc. as entities and substances » ou, de façon plus générale, « viewing a nonphysical thing as an entity or substance » (25).

Bien qu’ils n’emploient à aucun moment le terme de réification dans Metaphors We Live By, Lakoff et Johnson offrent une caractérisation concise et pénétrante de ce phénomène. En quelques paragraphes simples et percutants, ils démontrent, exemples à l’appui, que la réification est une opération primordiale de l’entendement permettant à la pensée d’opérer sur des objets, des contenants ou des surfaces imaginaires. Grâce à la réification, l’esprit humain peut isoler et mettre en relation des idées, des phénomènes, des événements comme autant d’entités distinctes. Matérialiser l’immatériel permet d’accomplir des opérations cognitives de base : repérer, identifier, catégoriser, décomposer, comparer, quantifier.

Our experience of physical objects and substances provides a (…) basis for understanding. Understanding our experiences in terms of objects and substances allows us to pick out parts or our experience and treat them as discrete entities or substances of a uniform kind. Once we can identify our experiences as entities or substances, we can refer to them, categorize them, group them, and quantify them – and, by this means, reason about them. (Lakoff & Johnson 1980 : 25)

L’esprit semble posséder d’imaginaires mains avec lesquelles il manipule des matières notionnelles, émotionnelles et événementielles comme autant de « substances » ou de « choses. »

Alors que leur étude de la « métaphore ontologique » pose les bases d’une théorie cognitive de la réification, Lakoff et Johnson ne s’y attardent guère. Comme une majorité de cognitivistes anglo-américains, ils privilégient l’espace par rapport à la matière dans leur étude des mécanismes de représentation. Cela ne les empêche pourtant pas de suggérer que la réification est le substrat cognitif de toute grammaire, puisque sur elle reposent des opérations aussi fondamentales que:

  • la référence à des états, à des processus, à des phénomènes. Ces derniers sont traités comme autant d’éléments de la réalité. Même si ce renvoi demeure purement verbal ou mental, même si les « choses » impliquées restent intangibles et symboliques, la référence a pour socle corporel et interactionnel la désignation, le toucher, la saisie d’entités concrètes du monde. Ne parle-t-on pas, en français, des différentes « matières » que l’on « apprend » ou « comprend » pour identifier « l’objet » d’un enseignement ?

 (4) “It’s simple enough. You went to teach co-eds showing-not-telling, characterisation and plotting, the importance of fucking beginnings and endings, the meaning of style, the use of dialogue, the thirteen voices of the novel, the omniscient narrator, the introduction of dialect, with reference to that faggot, Faulkner – “

The Promise of Happiness (168)

  • l’identification d’agents, de causes, de résultats, de priorités et de buts.

(5) Today, she has a lot to look forward to.

The Promise of Happiness (139)

(6) Perhaps, what we have to do is to try to avoid causing unhappiness : I have caused a lot in my time, although probably not more than most.

The Promise of Happiness (228)

(7) ‘Remember, you’re having a baby, and the baby is the thing.

The Promise of Happiness (135)

(8) Paid sex is providing him with a measure of happiness, because the real thing is no longer in reach.

The Promise of Happiness (234-35)

  • la délimitation de composantes ou d’aspects comme autant de « parties », « facettes », « niveaux » ou « dimensions » (d’un problème, d’une interprétation, d’une personnalité, etc.) :

(9) Some of me still belongs to another time.

The Promise of Happiness (187)

(10) ‘Charles is deep (…) I’m shallow by the way. I have no hidden depths.’

The Promise of Happiness (143)

(11) There are plenty, perhaps even limitless explanations. It is all a question of how the material is arranged.

The Promise of Happiness (288)

  • la quantification (de notions, de processus) comme s’il s’agissait de matière physique (cf. a measure of happiness, cité plus haut) :

(12) In sex, in family, there are deep pools of unreason.

The Promise of Happiness (178)

(13) ‘Who’s getting married ?’

‘My daughter.’

‘That’s nice.’

He’s run out of small talk. He leaves.

The Promise of Happiness (258)

A ces quatre opérations il convient d’ajouter l’anaphore, puisque la « reprise d’éléments » (paroles, idées ou faits) ou encore le renvoi à des « unités », « portions » ou « constituants » du discours au moyen de proformes implique une manière de réification. Comment expliquer sinon que les outils les plus couramment employés en anglais (this, that, which, what, it) et en français (« ceci », « cela », « ça ») soient typiquement des marqueurs associés aux « choses » ?

Qu’une construction soit matérielle ou mentale, ses fondations sont, par nature, invisibles. Parce qu’elle soutient l’entier du système grammatical, la réification passe donc inaperçue. Et de même qu’il n’est guère dans nos habitudes mentales de réfléchir à la matière physique qui nous entoure ou d’analyser le sol sur lequel repose nos pieds, de même nous n’éprouvons nul besoin d’étudier la manière dont notre intelligence confère une « substance » ou une « épaisseur » au sens, en dehors de toute matérialité avérée. Nous n’éprouvons pas davantage le besoin de nous interroger sur les milliers de « choses » qui n’en sont pas et que notre pensée prend néanmoins pour « objet ». Enfin, nous n’accordons pas davantage d’attention aux « facettes » ou aux « dimensions » que nous attribuons à nos problèmes. Il faut, en quelque sorte, y être invité pour mesurer l’empire et l’emprise de la réification.

Et de fait, les opérations de représentation qu’autorise la réification sont si élémentaires que nous ne voyons pas pourquoi nous aurions besoin de nous y arrêter. La peste aviaire « arrive » en Turquie20 ? Nous ne nous étonnons pas que les autorités se préparent à la « recevoir ». Nous ne sommes pas davantage surpris de lire que les services sanitaires éliminent physiquement des volatiles pour détruire des « foyers d’infection », à la manière d’objets qui se laisseraient écraser sous une semelle: « In the last three days, the authorities have begun a massive culling of birds in affected cities to stamp out the outbreaks. » Le processus d’élimination des volatiles est ici assimilé à une chose « volumineuse » (massive), une entreprise « colossale » ou de « vaste envergure » dirait-on en français. Pour être décrite, l’épizootie de peste aviaire doit ainsi être traitée comme un phénomène-chose, qu’on peut repérer, identifier, analyser et quantifier. Pour être jugulée puis éliminée, l’épizootie doit être assimilée à un phénomène-objet qu’on peut détruire ou  encore à un phénomène-créature, qu’il est possible de « combattre», de « maîtriser » et « d’éliminer » tel un ennemi21. Enfin, pour être « contenue », l’épizootie doit aussi être traitée un phénomène-zone qu’on peut « délimiter » ou « circonscrire ».

On note avec intérêt qu’en devenant objet ou créature, le phénomène accède au statut d’entité agentive capable de « produire » un résultat, de « d’engendrer » des conséquences, de « faire » ou de « causer » des dégâts, de « provoquer » une catastrophe, de « créer » une situation sanitaire critique: «[the outbreak] has created a health crisis ». Ces expressions, qui viennent naturellement à l’esprit, activent un modèle substantiel de la causalité : celui de la production d’effets / de résultats, de l’engendrement de conséquences, assimilés à des objets créés (Lapaire 2004a).

Ronald Langacker fait partie des rares linguistes à mentionner la réification (conceptual reification) dans ses ouvrages généraux sur le langage. On sait que la grammaire cognitive22 qu’il a fondée est une approche plastique et intégrative des faits de langue dans laquelle la grammaire est conçue non comme un simple utilitaire mais comme un système symbolique à part entière. Les agencements de marqueurs y sont traités comme le codage de représentations et d’opérations mentales fondamentales (basic cognitive abilities) comme spatialiser, abstraire, schématiser, catégoriser, idéaliser, métaphoriser, focaliser, parcourir, comparer, repérer, relier, construire des chaînes énergétiques ou causales… et réifier. Véritable scanner de la pensée, la grammaire est indissociable de la cognition ordinaire qui l’a façonnée. A ce titre, elle livre de précieux indices sur l’organisation, la gestion et l’expression de nos connaissances et, plus généralement, sur les procédures de l’entendement:

As one of its organizing principles, cognitive linguistics asserts (…) that language structure furnishes important clues concerning basic mental phenomena. (Langacker 2000 : 171)

Pour Langacker, la grammaire est indissociable de la cognition ordinaire qu’elle sémiotise. Lieu d’intégration des formes et du sens, la grammaire est inséparable du système lexical et phonologique qu’elle unifie. Construire une phrase, c’est composer un ensemble symbolique qui évoque et transmet une certaine représentation de l’expérience (construal). Cette représentation est assimilable à une scène (scene) que la syntaxe organise et met en perspective de différentes manières, selon les « arrangements » lexico-syntaxiques proposés par la langue (patterns, arrangements, configurations). La grammaire cognitive unit donc le fait conceptuel et le fait stylistique. Elle traite la forme des énoncés comme un agencement symbolique (symbolic structure) qui révèle les opérations de conceptualisation (conceptual structure).

A fundamental claim of cognitive grammar is that all valid grammatical constructs are symbolic in nature. Lexicon, morphology, and syntax form a continuum of symbolic units. (Langacker 1991 : 61)

Et c’est justement parce que la forme de toute expression est une donnée symbolique et conceptuelle à part entière que Langacker propose de traiter les parties du discours – en particulier les noms et les verbes – comme des modes distincts d’appréhension et de figuration de l’expérience, des façons différentes de travailler et d’exploiter un même contenu notionnel de base: « It is in the realm of construal and basic cognitive abilities that we must seek the schematic characterization of lexical classes » (Langacker 2000 : 9). De façon plus précise :

 (…) basic grammatical classes are susceptible to abstract semantic characterizations applicable to all class members. Their semantic import pertains not so much to conceptual content as to the way in which that content is contrued. Thus, when the verb explode is nominalized to yield the derived noun explosion, there is no real change in conceptual content ; there is however, a conceptual reification wherein the event described by the verb is construed as a thing, i.e. as a region in an abstract sense of that term. (Langacker 1991 : 293)

Comme on le constate à la lecture de cette citation de toute première importance, Langacker estime que tout nom matérialise et spatialise ce qu’il symbolise. Un concept, une propriété ou un événement évoqué sous une forme nominale est traité comme une « chose » qui occupe un certain « espace » dans le champ des représentations : « every noun designates a product of conceptual reification, which is intrinsic to the conception of physical objects » (Langacker 2000 : 172). Toutes les « choses » n’ont cependant pas le même statut ontologique : certaines sont perçues comme de pures substances, d’autres comme des objets tri-dimensionnels existant par eux-mêmes ; d’autres encore comme des objets fabriqués. Toutes les « choses » n’entrent pas non plus dans les mêmes relations de perception et d’interaction avec les humains : certaines se regardent à distance, d’autres se touchent et peuvent être manipulées, d’autres encore servent de cadre, de matière ou de partie à d’autres choses. Ces variations dans la nature et la conception des « choses » ne sont pas sans incidence sur les manifestations de la réification en grammaire. Toujours selon Langacker, les indénombrables valorisent la substance (matérielle, notionnelle), qu’ils traitent sur un mode homogène23 (an undifferentiated substance), sans opérer de bornage ou de fragmentation explicite. Les dénombrables, en revanche, impliquent un découpage en « instances discrètes » (discrete instances) et une individuation des éléments. La pure matière cède la place à l’objet proprement dit24 : « The mass noun rock, for instance, names a substance of indefinite expanse, while a rock designates a discrete, bounded object composed of this substance » (Langacker 1991 : 72). La différence de traitement de la matière se traduit par différents modes de quantification : avec un indénombrable, on contracte ou on dilate une masse de substance25, tandis qu’avec un dénombrable on procède au comptage d’unités (qui ont été découpées avec plus ou moins de netteté)26.

De façon plus originale, Langacker considère que toute nominalisation en –ing confère au verbe la structure conceptuelle et les potentialités fonctionnelles d’un nom indénombrable. Jumping, yelling, walking présentent ainsi des substances événementielles homogènes quantifiables au moyen de some, much, a little, a lot of, comme le seraient des indénombrables (mass nouns) : some hope / some yelling ; much water / much jumping about. Les énoncés ci-après, authentiques, en apportent pleine confirmation :

 (14) ‘We’re going to be some time, honey-bunch, so don’t put any calls through. Charlie and I have a lot of catching up to do.

The Promise of Happiness (174)

 (15) But, as I say, this took a little thinking, and-so illogical are girls-the event remained rather greater and rather more dreadful than it should have done.

A Room with a View (138)

En livrant des « choses », des « objets », des « matières» ou des « substances », la réification conceptuelle rend possible l’exécution d’une opération cognitive fondamentale, mise en évidence par Talmy: la ception.

 (W)e adopt the notion of ception to cover all the cognitive phenomena, conscious and unconscious, understood by the conjunction of perception and conception. (2000 : 139)

La théorie talmienne de la ception rejoint les développements d’Arnheim (1969) et de Johnson (1987) sur le lien organique unissant perception et conception, mouvement et entendement : 

We need and want to rebuild the bridge between perception and thinking. (…) The thought elements in perception and the perceptual elements in thought are complementary. They make human cognition a unitary process, which leads without break from the elementary acquisition of sensory information to the most generic theoretical ideas27.

 (A) gap is thought to exist between our cognitive, conceptual, formal, or rational side in contrast with our bodily, perceptual, material and emotional side. The most significant consequence of this split is that all meaning, logical connection, conceptualisation, and reasoning are aligned with the mental or rational dimension, while perception, imagination, and feeling are aligned with the bodily dimension28.

Parce qu’ils portent sur des « choses » (things), de nombreux actes conceptuels peuvent être traduits en termes perceptuels29 comme « voir » ou « saisir » un sens30, « construire » une interprétation31, « mettre le doigt » sur une question », etc. Sweetser (1990) note avec juste raison que:

There is (…) strong evidence that mental activity is seen as manipulation and holding of objects : we « grasp » a new idea ; « discard » a faulty assumption ; or use a hypothesis as « building-rock » in the « foundations » of a theory. Etymologically, parallel semantic developments are to be observed in hypothesize (< « put under, » as a foundation), comprehend (< « grasp »), or surmise (< « put on / over, » i.e. on top of what is already hypothesized). (20)

Plus généralement, nous dirons que les opérations fondamentales de la connaissance sont représentées au travers de scènes gestuelles primaires, jouées avec les membres imaginaires du corps symbolique de la cognition :

  • des mains, d’abord, pour « saisir », « appréhender » ou « donner » des idées; pour « construire » ou « détruire » des arguments ; pour « former » des hypothèses, « bâtir » ou « échafauder » des théories ; pour « attaquer » ou « évacuer » des problèmes, « dissiper » des incertitudes ; pour « coller » des mots et « rétracter » des propos ; pour « poser » ou « rejeter » des faits…

  • mais aussi des yeux pour « voir », « prévoir », « revoir » ou « envisager » (avec plus ou moins de netteté) ; pour « observer », « considérer », « regarder » (de près, de loin)…

  • sans oublier des jambes pour « avancer », « cheminer », « suivre », « s’égarer » ou « aller jusqu’au bout » (dans ses raisonnements).

Par delà ses fondements biologiques, la cognition est incarnée (embodied). C’est le corps qui « donne corps » à la connaissance et « modèle » (shape) nos systèmes de représentation. C’est le corps que l’imaginaire et la langue mettent en scène pour lui faire accomplir les gestes de la pensée. Un corps qui « pose » ou « saisit » des « objets d’expérience », un corps qui offre ses mains pour « construire le sens » et des jambes pour « avancer » dans la connaissance.

La réification et la ception, la matérialisation des notions et leur manipulation mentale par le corps symbolique de la cognition font partie d’un même processus d’incarnation du sens (embodiement of meaning). Il n’est donc pas surprenant que toutes les grandes catégories de pensée et d’expérience puissent être traduits par des images ou des schèmes corporels :

Man can confidently rely on the senses to supply him with the perceptual equivalents of all theoretical notions (...) Language argues loudly in favor of the contention that thinking takes place in the realm of the senses. (Arnheim 1969 : 233)

Ainsi, la notion modale de certitude, pour ne retenir qu’un exemple, possède-t-elle des analogues sensoriels empruntés aux modalités :

  • visuelles : « c’est clair et net » pour « c’est certain » ; « c’est flou » pour « c’est incertain »

  • haptiques : « c’est ferme » pour « c’est garanti », « c’est du solide ! » pour « c’est sûr », ou « c’est réel ». L’anglais en fait grand usage, en jouant, le cas échéant, sur les notions connexes de poids, d’assise, d’équilibre, etc.:

(16) She could never marry. In the tumult of her soul, that stood firm.

A Room With a View

(17) It so happened that Lucy, who found daily life rather chaotic, entered a more solid world when she opened the piano.

A Room With a View

Le vocabulaire ordinaire de la connaissance est bel et bien ceptuel puisqu’il met les sens (et la matière) au service du sens. Comme nous l’avons suggéré, de constantes références sont faites au toucher et à la palpation (« comprendre », « saisir »), au déplacement (« avancer », « suivre », « parvenir») et à la vision (« voir », « observer », « donner un aperçu », « prévoir », « revoir ») pour représenter les opérations fondamentales de l’entendement. Les mains, les jambes, les yeux imaginaires qui sont impliqués dans ces perceptions (I see what you mean) ou ces mouvements (It’s hard to grasp) appartiennent bel et bien à un corps que le langage s’emploie à chorégraphier et à animer : le corps symbolique de la cognition. A l’évidence, ce corps évoqué, appelé à jouer d’innombrables scènes conceptuelles, tire son origine, son organisation et sa logique sensori-motrice du corps physique que chacun de nous possède. Cela a deux conséquences très importantes :

  1. Il est possible de faire jouer au corps physique les scènes conceptuelles qui sont métaphoriquement jouées par le corps symbolique à l’intérieur du langage. Au lieu d’être simplement évoquée, la gestualité mentale est physiquement actualisée. Elle « prends corps » dans la réalité perceptible. D’une certaine manière, « le verbe se fait chair » et cette incarnation, cette dramatisation de l’abstraction la rend étrangement belle, puissante et accessible, comme nous le démontrons dans Grammar in motion (Lapaire et Masse 2005). Ainsi voit-on des personnages « poser des faits », « construire des hypothèses » plus ou moins « solides » et « voir » si ces dernières « s’écroulent » ou « tiennent debout32 ». Dans une autre séquence, une statue humaine à six bras joue « l’équilibre » et le « déséquilibre » associées aux comparatifs d’égalité et d’inégalité33 :

Image2

  1. Il est possible de surprendre le corps symbolique de la cognition en flagrant délit de jeu ceptuel. Un jeu d’autant plus intéressant à capter qu’il se joue à notre insu et que son pouvoir de persuasion est redoutable, notamment en politique. « Redoutable » ne signifie pas forcément « imparable », comme le Secrétaire d’Etat Colin Powell l’apprit à ses dépens, à l’issue de son discours-fleuve de 18 pages (10.748 mots) prononcé devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 5 février 2003, pour tenter de convaincre la communauté internationale qu’il était urgent d’intervenir militairement contre l’Irak, coupable d’avoir violé la résolution 1441 du Conseil de Sécurité de l’O.N.U.34 La « manipulation », pourtant habile, n’aboutit pas. Menace d’un veto français au Conseil de Sécurité, divisions amères au sein de la Communauté Européenne, entrée en guerre d’une alliance réduite aux forces américaines et britanniques35 : le résultat fut désastreux, mais la tentative instructive pour qui s’intéresse au « façonnage des idées » par les « mains de l’esprit ».

Colin Powell s’exprime en sa qualité de ministre des Affaires étrangères (U.S. Secretary of State) et de militaire de carrière (« an old Army trooper »). Jouant sur cette double identité, son exposé (« presentation ») est un texte à visée essentiellement politique qui emprunte la forme d’un exposé tactique, accumulant les considérations techniques. Il s’agit de démontrer, cartes, images et enregistrements à l’appui, les violations, exactions et funestes intentions de Saddam Hussein au Moyen Orient. Si la démonstration aboutit, alors la conclusion s’imposera d’elle-même : intervenir sans délai pour renverser le tyran et détruire la menace qu’il fait peser sur le Moyen Orient.

Une première lecture de la transcription du discours de Powell révèle que ce dernier utilise pleinement les ressources conventionnelles de la rhétorique ceptuelle. Cette rhétorique, dont dispose tout orateur de langue anglaise, fait inconsciemment appel à la matière ainsi qu’à la sensation et à la motricité du corps humain (contact, soutien, manipulation) pour organiser la progression et l’argumentation générale du discours : questions « abordées » (« There is one more subject that I would like to touch on briefly »); informations « données » ou « partagées » (« My purpose today is to provide you with additional information, to share with you what the United States knows about Iraq’s weapons »); recension d’attitudes ou de faits (« Iraqi denials of supporting terrorism take the place alongside the other Iraqi denials »).

Cette rhétorique très physique, dans laquelle d’imaginaires mains « prennent », « donnent », « chargent », « cassent », est également déployée par Powell pour rappeler ou formuler un certain nombre de requêtes légales (« Resolution 1441 gave Iraq one last chance » ; « We laid down tough standards … » ; « This council placed the burden on Iraq to comply and disarm »), pour dénoncer des infractions (« Iraq has remained in material breach of its disarmament obligations. »), pour accuser Saddam Hussein de « soutenir » le terrorisme international (« Saddam was a supporter of terrorism long before these terrorist networks had a name. And this support continues. »).

A cette gestualité mentale, qui évoque le corps imaginaire de la cognition, se superpose la gestualité paralinguistique naturelle qui anime le corps de l’orateur. Et comme si cela ne suffisait pas, Colin Powell ajoute une stimulation sensorielle contrôlée par le biais d’ingénieux dispositifs audio-visuels. Pour convaincre, rien de tel que de faire voir et de faire entendre. Faire voir le peu qu’il y a à voir et faire entendre le peu qu’il y a à entendre, afin de créer une illusion perceptuelle chez l’auditeur, persuadé qu’il « voit de ses yeux » et « entend de ses oreilles » la réalité rapportée. Il s’agit pourtant d’un jeu, non d’une expérience: enregistrements joués, images projetées.

La longue « présentation » de Powell se veut « factuelle ». Les photos satellite et les enregistrements sonores sont censés apporter la preuve concrète des exactions et violations du droit international dont serait coupable le régime de Saddam Hussein : « Ladies and gentelmen, these are not assertions. These are facts, corroborated by many sources. ». Bien que la majorité des « faits » cités relèvent de la présomption forte et non du constat avéré, Powell présente ses preuves et leur interprétation comme étant « du solide » : « My colleagues, every statement I make today is backed up by sources, solid sources. What we are giving you are facts and conclusions based on solid intelligence. »

Les bribes de conversation que l’on entend, les images que l’on voit acquièrent le statut de preuves tangibles (« solid evidence »). Quiconque a vu ou entendu une chose est aisément convaincu de l’existence de cette chose. Powell et ses conseillers entendent exploiter cette validation sensorielle naïve, mais instinctive, de la réalité, inscrite au plus profond de la cognition animale et humaine. Même s’il s’agit de perceptions rapportées (par un objectif photo, par un micro) et non de perceptions directes, le spectateur est lui-même placé en situation d’observateur. Même s’il n’est en contact qu’avec des fragments de réel, déjà filtrés et interprétés par une tierce personne, l’illusion produite est celle d’une perception et d’un décodage directs. L’auditeur a tôt fait d’oublier que les anecdotiques conversations en arabe, jouées par Powell sur son magnétophone, ont été traduites et interprétées par des spécialistes. Le spectateur oublie tout aussi facilement que les images satellite qu’on l’invite à regarder ne peuvent avoir d’autre sens que celui imposé par les experts. Misant sur cet oubli, Powell peut révéler, avec une franchise toute calculée, la nature des « preuves » qu’il avance: des propos certes audibles mais totalement creux ou sibyllins, des images assurément objectives mais indéchiffrables pour le commun des mortels.

Let me say a word about satellite image before I show a couple. The photos that I am about to show you are sometimes hard for the average person to interpret, hard for me. The painstaking work of photo analysis takes experts with years and years of experience, pouring for hours and hours over light tables. But as I show you these images, I will try to capture and explain what they mean, what they indicate to our imagery specialists.

Chaque preuve, fût-elle « sans substance », est réifiée. Dans la bouche du Secrétaire d’Etat américain, un propos ambigu de Saddam, un soupçon d’intention sont mués en pièces à conviction. Les petites preuves accumulées deviennent autant de fragments de matière (« small pieces of evidence ») qui s’agrègent les uns aux autres et finissent par former une « masse » dérangeante.

Fin de l’article : cliquer ici.

Documents annexes

Il y a 2 documents annexés à cet article.

Notes de base de page numériques:

1  Ception : terme introduit par le sémanticien cognitiviste Leonard Talmy (2000) pour désigner l’union (conceptuelle, lexicale, grammaticale) de la perception et de la conception. Ex. « voir » ou « saisir » pour « comprendre » ; « revoir » pour « se souvenir » ; « prévoir », « projeter » pour « penser à l’avenir » ; « c’est du solide » pour « c’est certain », etc.
2  Ce corps, ces matières et ces espaces symboliques sont visuellement mis en scène dans le DVD Grammar in Motion (Lapaire et Masse 2005) : 24 séquences chorégraphiées d’analyse sémantique et grammaticale.
3  Rappelons que les hostilités débutèrent par une attaque aérienne le 20 mars 2003.
4  Référence à la théorie des espaces mentaux (mental space theory) exposée dans Fauconnier (1984, 1997), affinée et illustrée dans Fauconnier & Turner (2002). Pour une définition simple voir Lapaire (2005 : 206).
5  Le rôle de l’imaginaire dans la conceptualisation est longuement analysé par Lakoff (1987), Johnson (1993), Turner (1996), Lakoff and Johnson (1999), Talmy (2000), Fauconnier and Turner (2002).
6  Pour une étude technique des mécanismes conceptuels à l’œuvre dans le dessin d’humour politique, nous renvoyons le lecteur à Lapaire (2000). Pour l’élucidation des processus cognitifs impliqués dans la fable et la parabole, voir Lapaire (2005).
7  Une autre scène de torture à la Dan Wasserman aurait pu être imaginée, dans laquelle les tortionnaires auraient rempli la boîte crânienne (ouverte) des téléspectateurs.
8  La littéralisation graphique d’une métaphore linguistique est le ressort principal du dessin d’humour politique (political cartoon).
9  L’expression conceptual reification est empruntée à Langacker (2000 : 172). Ce dernier l’utilise pour caractériser l’opération de conceptualisation qui, selon lui, serait inhérente à toute nominalisation : « I claim that every noun designates a product of conceptual reification, which is intrinsic to the conception of physical objects. »
10  L’anglais a abondamment recours à stuff, material pour évoquer le matériau de l’expérience. On note que ces mêmes termes, par leur orgine ou par leur usage, sont liés à l’univers de la coûture. Un domaine souvent sollicité, dans les deux langues, pour évoquer (métaphoriquement) la perception du monde et, plus généralement, la « trame » de l’existence : « toile » (canvas), « texture » (texture), « fibre », « fil » (thread)…
11  Expressions empruntées à la théorie « bioculturelle » de Donald (2001 : 252-300) : « the origin of language [lies] in cognitive communities, in the interconnected and distributed activity of many brains. (…) The formation of cognitive communities was undoubtedly one of the most extraordinary events in the history of the biosphere. » (253)
12  Fauconnier & Turner (2002 : 92-102) regroupent sous l’appellation vital relations les opérations et les catégories conceptuelles fondamentales (all-important conceptual relations) comme le temps, l’espace, l’identité, la cause et l’effet, le tout et la partie, la représentation, le rôle, l’analogie, l’unicité, l’intention, etc.
13  Ce que nous appelons blended ment-mat entities (Lapaire 2004b).
14  Cf. l’appellation « nom substantif », souvent réduite à « substantif », employée par les grammairiens classiques. Dans la Grammaire de Port-Royal, Arnauld et Lancelot (1997 [1676] : 25) rappellent l’origine de cette appellation et, de façon tout à fait intéressante, donnent un fondement expérientiel externe à une distinction (méta)linguistique: « les noms qui signifient les substances » ont été appelés « noms substantifs » et ceux qui signifient les « accidents » ont été appelés « noms adjectifs ». Les substantifs seraient des types de signes inventés pour représenter « les objets des pensées » qui « sont les choses, comme la terre, le soleil, l’eau, le bois, ce qu’on appelle ordinairement substance », tandis que les adjectifs désigneraient « la manière des choses, comme d’être rond, d’être rouge, d’être dur, d’être savant., ce qu’on appelle accident».
15  C’est nous qui proposons cette appellation.
16  Idealized cognitive model (Lakoff 1987).
17  Juliette (dite Juju), brillante historienne d’art anglaise, spécialiste du vitrail, arrêtée aux Etats Unis pour recel de pièces volées.
18  Dans le DVD Grammar in Motion (Lapaire et Masse 2005 : séquence 21) nous montrons, par exemple, comment must have, may have et can’t have permettent de « reconstruire le passé » (ex. She must / may / can’t have missed her train). La « construction » d’une hypothèse cohérente (« ça tient parfaitement debout ! », cf. le latin stare à l’origine de consistent) ou faible (« ça s’écroule »), est représentée par une accumulation de blocs de matière (invisible). Les « mains de l’esprit », jouées par de vraies mains, manipulent des cubes (invisibles), les stabilisent ou les balaient (Lapaire 2005 : 196-97).
19  Lakoff (1987), Johnson (1987), Lakoff (1993), Lakoff and Johnson (1999).
20  « The arrival of the flu has created a health crisis ». Cet extrait, ainsi que les énoncés suivants, sont tirés de de l’article « Turks struggle on bird flu » paru dans l’International Herald Tribune, le 12 janvier 2006
21  Les deux principaux mécanismes cognitifs sont ici la personnification (qui est une forme de matérialisation de l’entité) et la projection parabolique d’un récit guerrier sur un phénomène biologique (attaque d’un virus ennemi, riposte des autorités sanitaires).
22  Apparue dans le milieu des années 1970, en réaction contre le générativisme, la grammaire cognitive s’est d’abord appelée space-grammar avant de s’établir, en 1984, sous le nom que nous lui connaissons aujourd’hui de Cognitive Grammar (CG).
23  Langacker (1991 : 70) prend soin de rappeler que l’opération d’homogénéisation de la substance est affaire de représentation (construal, cognitive processing) non de perception objective : « The homogeneity of mass-noun referents is not self-evident, since even collections of heterogeneous objects are tolerated as class members (e.g. livestock, furniture). At issue is conceived (rather than objective homogeneity). »
24  Rapporté à ce que nous appelons le corps et les objets symboliques de la cognition, il y aurait des matières que l’on se contente de toucher et d’identifier (en mode indénombrable), à distinguer des objets que l’on peut prendre et manipuler (en mode dénombrable).
25  « Because of its conceived homogeneity, the substance designated by a mass noun can be expanded or contracted indefinitely without affecting class membership. (…) Mass nouns are nonreplicable (do not pluralize) because (…) they are indefinitely expansible. » (Langacker, 1991 : 71).
26  « Because physical objects occupy bounded regions in three-dimensional space, expressions that designate such objects qualify as count nouns. Observe that the bounding implied by a count noun need not be sharp or precise, and it may be imposed as a matter of construal when objective factors do not suggest any demarcation. Where, for instance, does one’s midriff begin or end ? » (Langacker 1991 : 20).
27  Arnheim (1969 : 153). Plus loin, le psychologue des arts ajoute : « The misleading dichotomy between perceiving and thinking is reflected in the practice of distinguishing ‘abstract’ from ‘concrete’ things as though they belonged to two mutually exclusive sets. » (155)
28  Johnson (1987: xxv).
29  Dans la théorie de la ception, « perception » est pris dans un sens large et fait référence à l’expérience sensori-motrice.
30  Cf. l’anglais to grasp, comprehend the meaning of
31  Cf. l’anglais to form (a conjecture, a hypothesis), to shape (a notion, a concept); to build or construct (a theory, an interpretation).
32  Séquence 21 du DVD : « Must have, May have, Can’t have ». Commentaire d’accompagnement. Deborah : Le passé, ça se reconstruit. Si on connaît les faits : le prétérit. She missed her train ! Elle a raté son train. C’est du solide ! Mais si on doit reconstruire l’histoire : must’ve ou may’ve. She must’ve missed her train !, ça tient debout ! She may’ve missed her train, on ne sait pas si ça tient! Enfin, si on rejette, ça ne tient plus debout : She can’t have missed her train.
33  Séquence 14 du DVD : « Comparatifs ». Commentaire d’accompagnement :
34  Au début de son discours, Powell rappelle le but de la résolution 1441 du Conseil de Sécurité en date du 08.11.2002 : « The purpose of that resolution was to disarm Iraq of its weapons of mass destruction (…) Resolution 1441 was not dealing with an innocent party, but a regime this council, but a regime this council had repeatedly convicted over the years. Resolution 1441 gave one last chance, one last chance to come into compliance or to face serious consesquences ».
35  D’autres contingents européens – notamment espagnol, italien et polonais – vinrent timidement renforcer les troupes d’occupation anglo-américaines, non sans une vive opposition intérieure et au prix d’attentats sanglants en Espagne.


Pour citer cet article :

Jean-Rémi Lapaire. «Réification, ception, cognition (1/2)». Bulletin de la Société de Stylistique Anglaise , 28 (2006), p. 25-53.

URL: http://stylistique-anglaise.org/document.php?id=535
(Consulté le 23 mai 2013)

© Jean-Rémi Lapaire. Propriété intellectuelle de l'auteur. Tous droits réservés.

Quelques mots à propos de :  Jean-Rémi  Lapaire

Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3

>> Voir l'article recensé :



>> Voir l'article recensé :



Index
RSSRSS Lodel (accès réservé)