31 (2008)

Éditorial (2)

Simone RINZLER

L’atelier de la Société de Stylistique Anglaise s’est déroulé, comme tous les ans, sur trois demi-journées du vendredi 16 mai 2008 au dimanche 18 mai 2008 sur le campus de La Source à Orléans. Le lieu du 48ème congrès de la SAES a été à l’origine du thème retenu cette année : « La Résurgence ». Sur les treize communications prévues, deux n’ont pas pu avoir lieu : Stéphanie Bonnefille et Mireille Quivy, empêchées, n’ont pas pu assister au congrès, mais nous espérons tous avoir le plaisir de les accueillir à nouveau lors de nos futurs ateliers.

Comme tous les ans, nous nous réjouissons de l’intérêt que suscite l’atelier. Les auditeurs ont été nombreux, ce qui illustre que l’on assiste à une véritable résurgence de la stylistique dans le domaine anglophone. Par résurgence, il faut entendre continuité et renouveau, ce que la conférence de Jean-Jacques Lecercle, le deuxième jour, a illustré à mi-parcours, mettant en évidence la richesse de l’étude du style, événement à la fois singulier et collectif. En insistant sur une stylistique des singularités, sa communication a éclairé l’ensemble des communications de l’atelier en pointant la spécificité d’une discipline qui, depuis toujours, n’a cessé de se renouveler et de se redéfinir, alliant vitalité et intérêt récurrent des littéraires, des civilisationnistes, des juristes et des linguistes.

La diversité des communications a révélé des approches en surface très différentes, à partir d’une grande variété dans le choix de chaque corpus aussi bien littéraire (roman, théâtre, nouvelles, poésie) que théorique, esthétique, musical, diachronique, cognitif, juridique ou politique. Ces communications, apparemment disparates pour le profane, à savoir the powers that be qui toujours-déjà tentent d’aligner les sciences humaines sur le modèle des sciences qui ne pratiquent ni le métalinguistique, ni le métadiscursif, révèlent une unité bien réelle.

Ce qui a fait résurgence lors de cet atelier a été, comme l’an passé, l’intérêt pour ce qui, derrière ces disparités apparentes, traverse notre discipline au carrefour de disciplines en apparence bien définies. Ce qui rejaillit de la diversité des communications est un profond intérêt pour le langage par la mise en tension de problématiques apparemment inconciliables. C’est ici que la synthèse disjonctive s’applique à la stylistique sous toutes ses formes. L’imposition d’un thème unique pour un congrès visant à rassembler des disciplines apparemment différentes peut paraître artificiel et contraignant. Or, tant lors du déroulement des ateliers qu’à la lecture du sommaire de ce Bulletin, émerge une conscience diffuse : ces différences et cette diversité sont le témoignage d’un intérêt collectif pour le langage, pour l’humain et pour les préoccupations existentielles de chaque monade avec sa singularité propre. La diversité génère une illusion de fourre-tout. C’est une perception trompeuse du réel et des enjeux effectifs de la stylistique. En effet, sous la contrainte du thème de « La Résurgence » qui a rassemblé les congressistes cette année, se sont épanouies des singularités personnelles et disciplinaires qui font résurgence et mettent en relief un intérêt collectif pour des problématiques communes.

Ce phénomène apparaît de façon aiguë pour les présidents d’ateliers, les communicants et les auditeurs qui, assistant aux travaux des trois journées, sont contraints de s’arracher à leurs préoccupations singulières. L’acceptation de la pensée de son Autre stylisticien met à distance l’obsession monodisciplinaire qui guette tout enseignant-chercheur. Elle permet un enrichissement de la pensée par le consentement donné à l’écoute de l’Autre. Ainsi, de penseur du « Un », singulier, le stylisticien pratique et s’ouvre à l’altérité de la pensée du « Deux » en acceptant la pensée de l’Autre, pour faire retour sur une pensée du « Un » (collectivement singulier et singulièrement collectif), dans un consentement éclairé1 à la singularité de l’« Autre », double du « Même ». Il signe par là même l’universalité de son propos individuel, particulier. Son acceptation de l’altérité de l’Autre est un consentement à sa propre altérité. Elle favorise, dans une synthèse disjonctive bénéfique, le consentement à une pensée personnelle et riche dont peut bénéficier la collectivité dans la pratique du don/contre-don bien connue des anthropologues.

La résurgence constatée lors de cet atelier est celle d’une pensée collective, faite de multiples singularités qui s’articulent et font sens dans le macrocontexte plus large de la stylistique dans lesquelles s’articulent particularité et universalité. Le macrocontexte dans lequel s’inscrit la stylistique anglaise est celui des sciences humaines favorisant une fine analyse des pratiques discursives au sein de l’anglistique. L’anglistique elle-même s’inscrit dans le rapport aux autres sciences humaines, qui elles-mêmes se déterminent par rapport aux sciences dites dures ou fondamentales. C’est en cela que la réflexion sur les langues et le langage, les pratiques langagières, les genres discursifs, les distinctions langue / langage, parole / discours, écrit / oral, communications / articles est toujours-déjà une réflexion qui s’enracine dans le politique.

Le contexte institutionnel dans lequel s’est déroulé l’atelier du 48ème congrès de la SAES fait résurgence au moment de la rédaction et de la correction des articles par les auteurs et le comité de lecture. L’atelier est lui-même la résurgence de deux macrocontextes : celui du choix de la thématique par les collègues de l’université organisatrice (Orléans, cette année) en collaboration avec le bureau de la SAES qui impose depuis quelques années que le thème soit effectivement adopté par les sociétés filles.

Sous la contrainte institutionnelle, le stylisticien, entre orateur et scripteur, écrivain et écrivant, auditeur et lecteur, permet, en acceptant la contrainte du collectif, de faire apparaître ses singularités propres qui, à n’en pas douter, sont bien des préoccupations collectives et universelles.

Outre le macrocontexte de la SSA et de l’anglistique, la périodisation de la maturation de ces communications devenues articles ne doit pas faire oublier le macrocontexte en amont correspondant à la sélection des communications par le comité de rédaction dans le contexte politique, social, intellectuel et conceptuel de l’année 2008.

C’est en cela que l’atelier de la SSA, grâce au statut hybride de la stylistique n’a jamais cessé de pratiquer le rapport du singulier au collectif et inversement. Il poursuit le travail des philologues, des philosophes du langage, mais aussi des linguistes et de tous ceux qui s’intéressent aux activités métatextuelles.

De ces contraintes naît une tension entre le collectif et le singulier, riche de singularités qui font sens dans une synthèse disjonctive. Ce phénomène a été repéré par des psychanalystes qui se sont intéressés au rapport à l’écriture. Je fais référence ici à Didier Anzieu2 et à sa fascination pour Freud et Sartre ainsi qu’aux transferts littéraires qui se sont effectués entre le psychanalyste J.-B. Pontalis devenu écrivain par (contre-)transfert avec sa « rencontre » avec Sartre, Perec et Lacan, comme l’a étudié Marianne Perruche3. De la tension entre ses propres désirs singuliers et la pression sociale et politique du collectif, naît et renaît le singulier métier d’être humain engagé dans l’écriture ou dans une recherche en sciences humaines, à une époque où ce genre de « trivial pursuit » n’a rien d’un jeu gratuit, mais rassemble les préoccupations de tous, dans des activités d’êtres subjectivés uniques, vivant en société, dans un seul monde et avec un seul langage.

La perception singulière de l’atelier surgit de la lecture d’œuvres de nos contemporains du XXe siècle, lesquels font résurgence dans nos travaux au XXIe siècle par le biais d’un « transfert intellectuel ». Les communications de cet atelier convoquent la mémoire des oeuvres de Barthes, Perec, Kerouac, Sartre, Beckett, Kelman, tous écrivains ou « écrivants ». Elles invitent à revisiter les œuvres de philosophes contemporains du XXe siècle tels que Gilles Deleuze, Alain Badiou, Barbara Cassin et Jean-Jacques Lecercle, mais aussi celles de Clément Rosset et de Michel Onfray. S’y ajoutent celle de la philosphe Evelyne Grossman, des psychanalystes et écrivains Henry Bauchau et J. B. Pontalis, mais aussi du psychanalyste, théoricien de la littérature, Didier Anzieu, sans oublier Daniel Sibony, le psychanalyste‑philosophe, théoricien des religions monothéistes et du rapport au Dieu-Logos. Enfin, elles font écho au travail de Marianne Perruche, théoricienne des « transferts littéraires » s’effectuant entre un analyste (Pontalis) et des « écrivants » (Sartre, Lacan, Perec) tout à la fois écrivains, philosophes et penseurs de la difficulté d’être à la fois singulier et collectif.

Ces enrichissants (contre‑)transferts sont au cœur de pratiques langagières et discursives incitant à la réflexion théorique et à la constitution de la stylistique envisagée comme praxis. C’est ainsi que les pratiques langagières de notre atelier ont fait resurgir un thème commun sous-jacent à toutes les communications. Ce thème est celui dans lequel Georges Perec et les membres de l’Oulipo se sont particulièrement illustrés. La poursuite d’un intérêt singulier, sous la contrainte d’injonctions extérieures fortement contraignantes, permet de faire resurgir un intérêt commun, universel, pour le langage. Cet intérêt a trouvé son expression, en fonction des singularités de chacun dans l’étude du silence et de la mort, des jeux discursifs polyphoniques, de la poéticité, de l’esthétique picturale, de la passion oratoire, de la théorie macrocontextuelle et de la pratique microcontextuelle.

L’écoute des communications met en avant le jeu de transferts qui, ici, ne sont pas des « transferts littéraires », mais des « transferts stylistiques », mettant en tension l’apparent et le résurgent, la production langagière et sa réception, l’intentionnalité, les effets locutoires, perlocutoires et illocutoires de ces productions et réceptions, envisagées du point de vue pragmatique.

Ceci a été rendu possible par une pratique, singulière et collective, déjà pratiquée à la SSA par Wilfrid Rotgé et Gilles Mathis. Depuis quelques années, nos ateliers sont co-présidés. Il en résulte la possibilité d’une adaptation à la diversité des communications créant les conditions d’une authentique discussion suivie, alliant thème contraint et thématiques sous-jacentes qui font résurgence à notre insu dans notre pratique métalinguistique, métadiscursive et métatextuelle et se révèlent au cours de l’atelier. Le lecteur de ce recueil d’articles pourra juger de la cohérence et de l’universalité qui rejaillit des contraintes institutionnelles dans lesquelles s’inscrivent nos travaux.

Les communications se sont articulées autour de thèmes, de corpus et de théories qui se répondent en échos oulipiens et beckettiens. Les communications ont traité :

  • du roman et de la poéticité du langage chez Durrell (Isabelle Keller-Privat) ;

  • de la nouvelle canadienne représentée par Alice Munro, articulée autour du silenciement de la voix symbolisée par le recours à l’italique (Corinne Bigot) ;

  • de la valeur linguistique et pragmatique de la coordination avec AND, toujours chez Alice Munro (Lynn Blin) ;

  • de la résurgence du foisonnement verbal dans le théâtre contemporain (Daniel Decotterd) ;

  • de la poésie, du haïku et du jazz faisant système dans un foisonnement stylistique conjuguant contrainte et liberté (Nathalie Vincent-Arnaud) ;

La conférence de l’atelier a traité :

  • de l’analyse de détails singuliers dans l’esthétique picturale d’Annonciations comme point de départ à une théorisation de la praxis stylistique (Jean-Jacques Lecercle).

  • Les autres communications ont également traité :

  • de l’analyse de discours avec le discours politique et la résurgence du genre de la jérémiade (Luc Benoit A La Guillaume) ;

  • de la force pragmatique de la modalité déontique adoucie par le prétérit de should dans le discours juridique normatif (Isabelle Richard) ;

  • de la linguistique avec l’analyse de modèles théoriques de la pragmatique concernant l’inférence et la coopération (Olivier Simonin) ;

  • de la théorie cognitive envisagée en diachronie sur un corpus littéraire médiéval (Richard Trim).

Enfin, une autre communication a traité :

  • de la littérature, de la pragmatique et de la linguistique, avec la question du style polyphonique d’un auteur, dont la voix singulière n’est pas univoque mais multiple en raison du paratexte éditorial et de l’inscription sociale de l’objet-livre (Linda Pillière).

En poursuivant la co‑présidence des ateliers par des stylisticiens aux intérêts divers, Monique de Mattia-Viviès a permis que cette configuration mette en pratique le rapport entre le collectif et le singulier qui a été au cœur de l’atelier de cette année, en plus de la thématique centrale de la résurgence. Avec ces voix multiples dans la direction de l’atelier, les communicants sont assurés d’avoir toujours une écoute attentive et spécialisée. La salle peut discuter des problématiques que les auteurs sont venus présenter et dont ces derniers attendent un retour fructueux dans un effectif échange intellectuel urbain et de qualité. Ce dispositif permet d’assurer la continuité des débats sur les trois journées tout en assurant la cohérence du propos, à la fois en rapport avec le thème principal et avec ce qui fait résurgence.

Documents annexes

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Notes de base de page numériques:

1  Fraisse, Geneviève. Du consentement. Éditions du Seuil : Paris, 2007.
2  Anzieu, Didier. Le Corps de l’œuvre – Essais psychanalytiques sur le travail créateur. Paris : Gallimard, 1981.
3  Perruche, Marianne. J.B. Pontalis – Une œuvre, trois rencontres : Sartre, Lacan, Perec, Préface de François Richard. Paris : L’Harmattan, 2008.

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